Reçois, honorable assistance, mes gnômesques salutations,
face à la menace de Siegfried et Roy

, j'ai eu une sorte de réaction allergique qui m'a valu de réussir, pour une fois, à développer par écrit une idée, quoique je ne sache pas pour quel jeu. Voici donc une petite farce pour un univers médiéval fantastique quelconque. J'ai développé l'idée autour d'une certaine oeuvre littéraire britannique d'un auteur bien connu et de personnages archétypaux.
Partie d'Échecs dans l'Abyme ou
Un Drame presque DanoisC'était un petit royaume bien paisible et, hormis le fait que le souverain était un abruti notoire qui horripilait la population par son caractère d'incorrigible noceur, des lois ineptes et l'imposition excessive des contribuables, il ne s'y passait pour ainsi dire rien. Jusqu'au jour où, suite à l'un de ses trop nombreux festins, le monarque succomba. Le prince héritier ayant été envoyé suivre des études au loin (comprendre : faire une bringue à tout casser et dépenser des fortunes en alcool et en filles pendant plusieurs années en étant accessoirement inscrit au rôle d'une université prestigieuse), le roi fut remplacé par un régent, son frère, qui allie un cerveau brillant à un tempérament d'ascète. Or, si le nouveau gouvernement fait la joie du peuple, elle gêne trois personnes : le chancelier, la reine et le prince. Le chancelier et la reine ont donc convaincu le prince que le roi a été assassiné par le régent qui a profité de l'absence de l'héritier légitime pour s'approprier le pouvoir. Le prince a accepté l'explication et a décidé de venger son père. Le chancelier lui a fourni le plan : lors de l'investiture du régent, on jouera une pièce de théâtre mettant en scène le meurtre et l'usurpation pour confondre le félon. Pour ce faire, on embauchera des mercenaires qui se feront passer pour des comédiens, mais qui en réalité mèneront l'enquête sur l'assassinat du roi et utiliseront les preuves recueillies pour glisser des allusions précises dans leur pièce de théâtre.
Ce que le prince ignore, c'est que la mort du roi est naturelle (un arrêt cardiaque dans le lit d'une prostituée après une soirée bien arrosée) et que les indices que fournira l'enquête seront fournis par le chancelier.
Pendant ce temps, les partisans du régent ourdissent un complot visant à écarter le prince du trône en le faisant passer pour fou. La liquidation physique ne devrait intervenir qu'en toute dernière extrémité.
PersonnagesLe prince : s'il a hérité la beauté de sa mère, il tient de son père une bêtise proverbiale et le goût de la bamboche. On ne peut pas le dire mauvais puisqu'il est incapable de toute arrière-pensée, mais il reste, à vingt ans passés, un enfant gâté et capricieux qui ne cherche que son plaisir. Dans les tavernes qu'il hante en ville, tout le monde sait que c'est un prince et tout le monde pense que c'est faux. C'est un maniaque de la propreté qui se baigne et change de vêtements plusieurs fois par jour.
Le régent : frère du précédent, il en est aussi différent qu'on peut l'être. C'est un érudit habitué à vivre simplement et sans tapage. Bourreau de travail, il ne met pratiquement jamais les pieds dans ses appartements. Il est d'une honnêteté scrupuleuse et se montre assez froid, presque méprisant. Quand son frère a rendu son dernier souffle, il a repris les rênes en urgence. Il est plébiscité par toutes les personnalités importantes du royaume qui ne souhaitent pas voir le prince succéder à son père. Il ignore que ses partisans, menés par le sénéchal, fomentent un coup d'État visant à le faire monter sur le trône.
La reine : pas foncièrement bête, elle n'a pour autant jamais été obligée de réfléchir, conditionnée depuis sa plus tendre enfance pour être une ravissante idiote. Elle est persuadée que le chancelier, son amant depuis deux ans, est fou d'elle et elle croit aveuglément tout ce qu'il lui dit.
Le chancelier : c'est LE traître fourbe et ambitieux qui complote dans l'ombre. Il a encouragé le roi à mener une vie de patachon, profité de la naïveté de la reine pour la séduire et espère qu'en mettant le prince héritier sur le trône, il pourra poursuivre son règne personnel. Fidèle à la tradition, il a échafaudé un plan diabolique destiné à le propulser au sommet. Reste juste à se débarrasser du régent.
Prologue :La vie d'aventurier permet de se faire pas mal de relations dans les tavernes. Ce soir-là, un jeune habitué de l'abreuvoir favori des personnages, à la limite du coma éthylique comme d'habitude, fait preuve d'une mélancolie inaccoutumée. Contre un verre ou deux, ils apprendront du taulier, des piliers de bar ou du prince lui-même, la tragédie familiale qui a eu lieu : son père, le roi, a été assassiné, empoisonné, par son oncle, le régent. Mais, il a un plan ! Pour le mettre en oeuvre, il lui faut des gens courageux qui se feront passer pour des comédiens et qui confondront le coupable en jouant sur scène l'assassinat du roi. Naturellement, il va falloir faire une reconstitution la plus exacte possible. Le prince est prêt à payer une vraie fortune pour ça.
Acte I – Scène 1 : Quand on arrive en ville...Nos héros sont mis en présence des protagonistes du drame. Le régent est trop occupé pour quitter son cabinet. La reine est en grand deuil. Le prince insiste pour les mener sur la tombe de son père et jure solennellement de le venger. Le chancelier les y rejoint pour raconter de manière bouleversante et avec force détails (il a beaucoup d'imagination) l'horrible agonie du roi mort, pour ainsi dire, dans ses bras. Il approuve vivement le plan du prince. Le régent prêtera serment dans une semaine et la pièce doit se jouer au cours du banquet qui suivra.
Acte I – Scène 2 : Que faisiez-vous dans la nuit du 11 au 23 décembre ?Les personnages vont devoir visiter les lieux, poser des questions pour trouver des indices. Les témoins sont tout sauf fiables. Comme par exemple celui qui certifie avoir vu le régent se faufiler la nuit du crime chez le roi avec un poignard à la main ou cet autre qui a vu le régent verser du poison dans l'assiette du roi. Des questions plus précises permettront de conclure que ces braves gens n'ont été témoins de rien, mais que quelqu'un leur a raconté qu'un témoin l'a dit... On peut trouver des indices, notamment des quantités de poison un peu partout dans les appartements personnels du régent (dissimulées là par le chancelier), ainsi que des tas de poudres bizarres dans son cabinet de travail (ses réserves d'encre). Si les personnages sont trop timorés pour fouiller partout, un domestique va probablement leur parler des poudres douteuses que le régent garde dans son bureau et une bonne peut leur amener des échantillons trouvés dans les tiroirs du régent où elle rangeait du linge. C'est à ce moment là que la prince va commencer à manifester ses premières crises de démence : alternant moments d'abattement et de surexcitation, il est manifestement pris d'hallucinations auditives et visuelles (le fantôme de son père lui parle, des bêtes lui grignotent les doigts de pied, il parle tout seul ou à des objets...)
Acte I – Scène 3 : La méthode du regretté Félix Faure.Le médecin du palais, un vieil ivrogne à demi sénile peut, à l'occasion d'un rare moment de lucidité, leur apprendre que le cadavre ne portait aucune marque de blessure, qu'il était déjà bien froid quand il l'a vu, mais qu'il puait encore l'alcool. Un valet de chambre un peu trop bavard racontera que le roi n'était pas là où on a dit qu'il était la nuit de sa mort et donnera rendez-vous plus tard dans la soirée à l'un des personnages. Il sera retrouvé mort avant d'avoir parlé de la prostituée. Il ne devrait pas ensuite être trop difficile d'apprendre que le roi avait une « connaissance », de la retrouver, de la sauver d'une tentative d'assassinat, pour connaître les circonstances du drame. La dame est sûre que son client a péri « de sa belle mort ». Les PJ ont-ils toujours envie de jouer la mort du roi sur scène ?
Acte II – Scène 1 : Il y a quelque chose de pourri...A ce point de l'intrigue, les personnages devraient entrevoir deux ou trois choses : les témoins disent n'importe quoi ou sont réduits au silence, le régent doit être un parfait imbécile pour laisser traîner autant d'indices derrière lui et on ne sait toujours pas ce qui a tué le roi, ni qui. Les hallucinations du prince redoublent. Certains mettent ça sur le compte du delirium tremens, d'autres remarquent que cette folie est bien opportune pour le régent. Le prince est en fait sous l'influence d'un hallucinogène dont un fidèle du sénéchal imprègne ses vêtements à la buanderie. Sa manie de se récurer la peau augmente la rapidité d'assimilation de la drogue.
Acte II – Scène 2 : Y a-t-il un PJ pour sauver la reine ?On a trouvé le prince au petit matin errant dehors, nu et l'air hagard. Il a bredouillé quelque chose à propos de poison et de vêtements dangereux avant qu'on l'emmène prendre un bain chaud et passer des vêtements propres. Quelques heures plus tard, des hurlements rassembleront tout le monde dans le cabinet de la reine lorsque le prince essaiera d'y tuer un monstre hideux qui menace sa mère, en fait le chancelier. Un observateur attentif notera que le chancelier est boutonné à la diable et que la reine est un peu décoiffée. Le prince devra être maîtrisé et ramené dans ses appartements.
Acte III – Scène 1 : J'ai le cadavre, auriez-vous le placard ?Dans le logement du prince, on trouvera une lettre portant le sceau du chancelier destinée à son « Cher trésor adoré » et signée « Ton grand fou qui t'adore ». Il y est écrit qu'une fois le roi et le prince éliminés, ils auront le champ libre pour prendre le pouvoir. La lettre, prétendument interceptée, est un faux grossier fabriqué par le sénéchal, mais qui vise étrangement juste. Elle devrait suffire à instiller le doute dans l'esprit des personnages et leur faire aborder de nouvelles pistes.
Acte III – Scène 2 : Le roi est mort... Vive le roi !Le prince étant extrêmement agité, il doit être gardé en permanence de crainte qu'il attaque quelqu'un ou se blesse lui-même. Alors qu'initialement le Conseil devait se réunir pour l'investiture du régent, il va devoir déterminer si l'état du prince lui permet de gouverner ou s'il doit être remplacé de manière définitive par son oncle. Le résultat des investigations des PJ risque d'avoir des conséquences sur le déroulement du Conseil et sur la décision qu'il prendra. Si les PJ attendent le soir pour faire leurs révélations sur la scène de théâtre, le Conseil de l'après-midi confirmera le régent dans ses fonctions, mais attendra, à la demande de ce dernier, de savoir si l'état du prince est ou non irréversible pour prendre la décision de le déposer.
ÉpilogueSuivant ce qu'auront compris les PJ dans leur enquête et ce qu'ils auront décidé de révéler, cette histoire peut se finir de différentes manières. Voici quelques fins possibles :
Heureuse : les deux complots sont éventés, le prince est sauvé. Le régent lui passera la main le moment venu. Une fin optimiste voudrait qu'oncle et neveu gouvernent main dans la main pour le bien commun.
Pragmatique : le sénéchal gagne. Le prince étant déclaré fou, il ne pourra pas prendre la succession paternelle. Le régent deviendra roi sans jamais savoir la vérité.
Immorale : le chancelier gagne. Il continuera à manipuler la reine et le prince et finira par se débarrasser physiquement du régent, puis du prince, puis de la reine, avant de poser un écriteau : « attention à la marche »
Tragique et théâtrale : le prince meurt, le chancelier et le sénéchal s'entretuent, la reine devient folle et le régent se suicide
Pour un final vraiment digne de ce nom, le maître devrait faire en sorte que les personnages organisent et jouent vraiment la pièce de théâtre pour laquelle ils ont été engagés, les rendant d'une certaine manière responsables de l'épilogue. Avouez que cela ne manquerait pas de panache
Votre dévoué gnôme,
Kérosène Sakarbur