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[Roman] Les Porteurs d'Arcane
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Fil de discussion: [Roman] Les Porteurs d'Arcane (Lu 1266 fois)
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Nico du dème de Naxos
Fifre
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[Roman] Les Porteurs d'Arcane
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le:
24Mai, 2009, 11:50:32 »
Les Porteurs d'Arcane
sont un double projet - JDR et roman.
Il s'agit d'un petit jeu med-fan sans prétention que l'on peut télécharger (depuis quelques années) à cet endroit :
http://annuairejdra.liber-mundi.org/fichejdra.cfm?&id=14
L'unique scénario est pour le moment sous version papier (ainsi que la carte du monde).
Pour ce qui est du roman, il s'agit pour le moment d'un texte conséquent (393.000 signes), mais en cours d'écriture. Si jamais vous avez un peu de temps à lui consacrer, je serai intéressé par vos retours.
En voici le 1er chapitre (réparti sur plusieurs messages).
I
VAEDYN
Konrad Aberlheim marchait lentement sur la route. Son cheval était mort deux jours auparavant, victime d’une flèche tirée par un maraudeur. Konrad avait pleuré, car il s’était attaché à sa monture. Il trouvait détestable que les brigands s’en prennent aux animaux avant de dépouiller leur maître. De plus, le cheval n’était même pas à lui ; il devait le mener au prochain comptoir de la Guilde de la Conque d’Armuse. Maintenant, il avait une dette qui s’élevait à peu près à cinquante couronnes. Il ne lui restait plus qu’une pièce d’or et quelques darimes en poche, et il se demandait comment il allait bien pouvoir se nourrir ce soir.
Konrad était né avec la malchance accrochée aux talons. Lorsqu’il était venu au monde, sa mère l’avait pris dans ses bras avant de le lâcher au sol. Le bébé lui avait glissé des mains.
Âgé de sept ans, Konrad s’amusait avec ses petits camarades à grimper dans les branches du seul arbre du village, situé au centre de la grand-place. Il s’y était caché le jour où le Grafh venait faire sa visite trimestrielle, pour échapper aux corvées auxquelles sa mère prétendait le contraindre. La grosse femme criait après Konrad. Elle se trémoussait difficilement, ses énormes jambes peinant pour supporter les cent-dix kilos que pesait son corps. Parvenue sur la grand-place, elle s’était tue en apercevant le Grafh Einrich von Kasfeld. Le seigneur du fleuve arborait un visage souriant : il avait des cheveux noirs mi-courts, des yeux bleus magnifiques et portait une barbe impeccablement taillée. C’était un homme qui en imposait. Rien à voir avec son galopin de fils.
Ce dernier guettait le seigneur depuis les frondaisons du chêne qui le soustrayaient au regard de la foule. Mais ce jour là, il connut un nouvel accès de malveine, comme disaient les gens du pays. Konrad dégringola de l’arbre juste au moment où le Grafh passait en dessous et se retrouva assis sur son cheval, les bras accrochés aux épaules d’Einrich pour ne pas chuter à terre. Heureusement, le Grafh était en ce mois d’Octendre d’humeur plutôt joyeuse. Il se débarrassa du chenapan en le déposant d’une seule main sur le sol. Konrad fila sans demander son reste et rebondit brusquement contre la bedaine de sa mère. Il n’eut pas le temps de placer un mot qu’il était déjà traîné par la peau du cou jusqu’à sa maison, où l’attendaient une monumentale correction ainsi que quelques menues tâches ménagères.
Konrad grimaça en songeant à son manque de chance. A l’ouest, l’orbe rougeoyant du soleil s’abîmait derrière les sommets de montagnes, qui se découpaient contre le pâle horizon telles une rangée de dents. Quelques charrettes tirées par des bœufs roulaient encore sur la route poussiéreuse. Des paysans au visage noir de la terre des champs et couverts de transpiration étaient affalés contre les rebords du véhicule. De larges chapeaux de paille leur couvraient la tête. Konrad toussa en avalant un peu de poussière soulevée par le passage d’un attelage.
Une demi-lieue encore avant de parvenir à Vaedyn. Konrad se sentait épuisé mais il devait absolument atteindre la cité fortifiée avant que ses portes soient fermées pour la nuit. Si seulement son cheval n’avait pas été victime d’un Eriméen vicieux cherchant le profit facile. Celui qui l’avait agressé, un homme au visage de molosse, l’avait d’ailleurs amplement regretté par la suite. Rugissant, il s’était rué sur Konrad alors que ce dernier se relevait avec peine après que sa monture se soit écroulée sur le sol. Konrad avait esquivé le coup de faux destiné à le décapiter, et, d’un magistral crochet du gauche, avait brisé plusieurs dents à son adversaire. Sous le choc, l’Eriméen avait reculé pour tâter sa mâchoire endolorie. Mais Konrad n’avait pas attendu qu’il soit en état de pouvoir à nouveau l’agresser. Se baissant pour éviter la lame de la faux, il lui avait promptement balayé les jambes. L’Eriméen s’était écroulé au sol et sa tête avait heurté une pierre. A moitié assommé par le coup, il avait essayé de se redresser. Seulement, Konrad ne l’avait pas entendu pas de cette oreille. Pris par la colère consécutive à la mort de son cheval, il avait assailli son adversaire de bonnes taloches dans les côtes. Malgré les gémissements du bonhomme, Konrad ne s’était pas arrêté tout de suite. Quand il en avait eu terminé, l’Eriméen ressemblait à un paquet de chiffons sales, qu’une ménagère dégouttée aurait jeté par terre afin de s’en débarrasser.
Les économies de Konrad avaient fondu sous le soleil d’Erimée comme neige au soleil. Lui qui était parti de son Rheïngrafhauss natal pour s’en venir faire fortune sur les terres du roi Kelrode, aurait mieux fait de s’abstenir de prendre une aussi mauvaise décision. Tout avait pourtant commencé par un incroyable coup de chance. Se chamaillant avec ses camarades de jeu, Konrad s’était fait poussé dans le dos. Il avait dévalé la pente herbeuse d’une colline au pied de laquelle serpentait le long ruban argenté d’une rivière. Des griffes végétales s’étaient tendues pour le rattraper, avant qu’il n’ait descendu toute la pente. Plongés dans la pénombre d’un bosquet, ses yeux s’étaient peu à peu habitués à percevoir leur environnement.
Dissimulé entre de grosses racines, à moitié enfoncé dans la terre humide du bosquet, un coffre attendait. Certes le meuble ne frappait pas par sa taille. Pas plus que par son côté artistique. Une serrure en fer forgé protégeait son contenu de la rapacité des voleurs. Konrad ne se sentait pas l’âme coupable quand il reposa le coffre dans sa cachette, avec l’intention de revenir le chercher plus tard lorsqu’il serait seul. Il émergea du bosquet en se plaignant d’une douleur imaginaire dans les jambes. Ses camarades le crurent sans poser de question, quand ils virent les sillons sanglants laissés par les épines d’ajoncs. Konrad gambadait bientôt au côté de ses amis, mais cela n’éveilla aucunement leur méfiance.
Le soir venu, il réussit à sortir de sa chambre après s’être entouré de mille précautions pour qu’on ne remarque pas son évasion temporaire. Il se rua jusqu’à l’endroit où il se rappelait que le coffre se trouvait. Sans chercher longtemps, il sentit la dureté du bois contre ses mains. Il extirpa le coffre du trou où quelqu’un l’avait un jour placé. Konrad fila sous la lumière de la lune jusqu’à son domicile, et dissimula sa trouvaille au dessus d’une latte du plafond de sa chambre qui avait perdu deux clous.
Le lendemain il courut chez Franz Rinkern, et insista pour emprunter une de ses grosses pinces à ôter les clous. Franz lui en demanda la raison : Konrad prétexta qu’il devait arracher quelques bouts de métal rouillés de la charrette de son père, car ils dépassaient dangereusement. Franz lui confia la pince et, cinq minutes après, Konrad tentait de forcer la serrure du coffre. Il n’y parvint pas : l’instrument n’était pas adéquat. Konrad eut alors l’idée de prendre la lime à métaux de son père et de s’en servir comme levier. Le couvercle céda dans un grand craquement et révéla une pièce d’étoffe nouée autour d’un quelconque objet. Konrad dénoua le tissu et découvrit une magnifique statuette en bois-cristal qui représentait le géant des mers, le mégalichtius vénéré par les Houmirs. De belle facture, cette œuvre d’art devait valoir une fortune.
Konrad cacha la statuette dans le plafond de sa chambre, remit deux clous là où ils manquaient et se débarrassa du coffre, qu’il alla jeter dans la rivière. Cinq ans passèrent au terme desquels Konrad décida de faire fortune. Il prit la totalité de ses maigres économies, sa statuette ainsi qu’une effigie en bronze représentant l’un des Quatre, il ne savait pas très bien s’il s’agissait de Feu ou d’Air. Konrad ne dit pas adieu à sa mère – son père était mort lors de l’hiver précédent, particulièrement rude – et se lança sur la route.
Des vordhals l’avaient arrêté à la frontière pour inspecter ses bagages. Jugeant que la statuette en bois-cristal leur plaisait, ils se l’étaient appropriés en inventant une histoire de vol sur la personne d’un riche marchand, qu’on avait retrouvé assassiné à quelques lieues de là. Konrad essaya bien de faire valoir son droit en affirmant que cette statuette lui appartenait depuis plus de cinq ans, mais les officiers le menacèrent d’incarcération. Le jeune homme partit sous les quolibets des vordhals et s’installa à la nuit tombée sous un grand arbre. Il pleura pendant une heure avant de s’endormir, abruti de fatigue. Le lendemain, il poursuivait sa route vers Vaedyn. Cela lui prit sept semaines et presque toutes ses économies.
Le climat de ce mois d’Octendre 1345 après la Fondation des Royaumes était pourri. Il pleuvait sans cesse, le vent se plaignait dans les vallées à la façon d’une vieille femme acariâtre et les frimas s’étendaient en linceuls impénétrables de l’aube au crépuscule. Konrad dormait dans des auberges surpeuplées, se réveillant trois fois par nuit en imaginant qu’une main velue se tendait vers lui, pour lui ravir sa bourse ou lui planter un couteau dans le ventre. Il s’assoupissait toujours sur le dos : comme ça il ne ronflait pas et il pouvait espérer entendre les pas d’un éventuel malandrin contre le plancher grouillant de vermine des communs. En pleine nuit, il avait surpris un vieux gredin la main dans sa bourse. Sa réaction avait été proportionnée à sa surprise : se redressant brusquement, Konrad avait ramassé son havresac avant de le faire tournoyer autour de sa tête. Puis il l’avait abattu d’un coup sec sur le crâne dégarni du voleur, qui s’était aussitôt raidi dans une curieuse posture. Lorsque Konrad avait quitté l’auberge au chant du coq, le vieux avait passé. Konrad n’était pas méchant homme, mais malgré tout, il ne regretta pas d’avoir expédié le voleur dans l’autre monde.
Les tours de Vaedyn se découpaient au dessus des murailles crénelées de la cité, contre un ciel teinté des dernières lueurs du jour. Des soldats s’agitaient sur les remparts, les armes du duc de Beltaire encore visibles sur leurs tabards aux bandes pourpre et or. Les hommes d’armes portaient des hallebardes ou des arbalètes, ainsi que des casques ornés de panaches argentés pour les plus gradés. Konrad se disait qu’il aurait fière allure, revêtu d’une solide cotte de mailles et d’une épée. Le port d’armes était prohibé dans l’enceinte des villes ériméennes et le jeune Rheïnhander savait qu’on ne plaisantait pas avec la loi au royaume de Kelrode. Pourtant, s’il parvenait à se faire engager dans la milice, il profiterait ensuite du bonheur de se pavaner sur les remparts en toisant les citoyens depuis sa position dominante. Konrad avait toujours rêvé que les gens s’agenouillent devant lui et le traitent non pas en inférieur ou en égal, mais comme l’être supérieur qu’il était, que seule sa malchance l’avait jusqu’à ce jour empêché de devenir. Un sourire méprisant apparut sur ses lèvres et il eut un regard hautain.
Des bruits lui parvenaient de la grande porte à la herse relevée, qui autorisait l’accès à la cité. Des soldats discutaient à voix haute, des passants criaient des injures incompréhensibles, quelques chevaux hennissaient et des femmes pleuraient. En somme, Vaedyn devait être une ville comme les autres, et non la cité des miracles, ce qu’on prétendait pourtant dans sa bourgade natale.
Arrivé au pied des remparts, Konrad fut obligé de faire la queue derrière quelques personnes. Les gardes vérifiaient qu’aucune arme n’était dissimulée dans les possessions ou les habits des individus qui souhaitaient pénétrer dans la cité. Au terme d’une attente fastidieuse, Konrad se planta devant un gros homme dont la bedaine dépassait de sous son tabard trop étroit. Il ne portait en guise d’armure qu’un gilet de cuir bouilli, dont l’une des sangles d’attache dépassait à hauteur de son cou. Encore un de ces hommes négligents qui se croient tout permis parce qu’ils ont du travail. En voilà un à qui j’apprendrais bien son métier !
- C’est la première fois que je vois votre trogne dans la région, l’ami. Qu’est-ce donc que vous venez faire ici ? Si c’est pour chercher du travail, vous allez être déçu !
- Fouillez moi et qu’on en finisse !
- Holà, un instant le drôle. Vu ta tête je parie que tu es un de ces ours du Rheïnhauss. Sais tu que si ta gueule ne nous reviens pas nous avons le droit de te refuser l’entrée de la ville. Compris. Alors pas d’esclandre, ou on te fout dehors à grands coups de pieds dans le cul. » Celui qui venait d’intervenir était plus grand de trois pouces que son confrère ; maigre et efflanqué, les traits faciaux tout en angles, il ressemblait à une belette malade et sournoise.
- Ca va, ça va, j’ai pigé. Prenez votre temps, posez moi toutes les questions qu’il vous plaira. Espèce de morteburne, si je te retrouve un jour sur mon chemin, je te jure que tu passeras un sale quart d’heure et qu’il pourrait bien me prendre l’envie de le doubler si tu continues à me taper sur les nerfs !
- Voilà qui est beaucoup plus raisonnable. C’est bien. »
Konrad sentit deux grosses mains arpenter ses vêtements et rôder à la limite des recoins intimes de son corps. Il s’obligea à rester immobile, un long frisson de dégoût lui remontant de la pointe des pieds jusqu’à la racine des cheveux. Les doigts de l’homme qui le fouillait dégoulinaient de sueur, imprimant leur contact humide sur sa peau, transperçant la toile de son pantalon et de son gilet.
- Une bourse à moitié vide et un stylet », fit le gros garde d’un air visiblement déçu. Konrad se doutait que ce porc n’aurait pas hésité à le dépouiller, s’il avait trouvé un objet de valeur dissimulé sur lui. Il sourit mentalement du désappointement du gros homme et frappa du pied contre le sol pavé pour montrer son impatience.
- Si vous voulez venir rechercher votre arme, il vous en coûtera un aiglon par jour pour compenser les frais administratifs. Pour rentrer dans la ville, vous devez verser… (le garde jeta un rapide coup d’œil à l’intérieur du sachet de cuir qui contenaient les dernières pièces de la fortune agonisante de Konrad)… trois darimes. »
S’il croit que je vais me mettre à pleurer et me jeter à ses genoux pour le supplier de baisser les taxes, il peut toujours guetter les anges ! Quel salaud ! Il n’a pas intérêt à ce que je le rencontre seul à seul. Car ce n’est plus un quart d’heure ou deux qu’il passera dans la souffrance, ce sera une longue nuit et peut être même une journée en supplément selon mon humeur du moment.
- Allez-y, servez vous. » Konrad avait pris sa voix mielleuse. Il espérait ainsi que le garde éprouverait un certain remords à tenter d’abuser des maigres économies d’un voyageur. Mais la vilaine paluche de l’homme traîna dans sa bourse et s’en extirpa à grand peine, trois darimes et un aiglon serrés dans le poing. Non seulement il lui extorquait un darime de plus que ce que la loi imposait, mais il lui volait un aiglon pour la reprise future de son stylet.
« Voilà, je vous rends votre argent, enfin ce qu’il en reste. » Les deux gardes éclatèrent d’un rire moqueur et tournèrent le dos à Konrad.
« Ah, au fait, dit le maigre, vous avez jusqu’à demain à l’heure du Sphinx pour reprendre votre jouet. » Il ne put s’empêcher de glousser et Konrad de penser qu’il lui enfoncerait bien ledit jouet dans ses entrailles pour s’amuser un peu avec elles.
Le Rheïnhander accéléra le pas et, sans se retourner, posa sa main gauche au creux du coude de son bras droit et releva son membre en un geste éloquent. Nul doute que la soirée de Konrad se serait terminée derrière des barreaux rouillés, si le gros ou le maigre – il avait dorénavant décider de les affubler de ces pseudonymes criant de vérité – l’avaient aperçu exécuter cette variante fort courante, bien que très peu goûtée en général, du au revoir traditionnel. La malveine s’était absentée depuis plusieurs jours et Konrad put jouir de la liberté accordée à n’importe quel citoyen de se plaindre des exactions commises par les soit-disant garants de l’autorité.
Plus loin, un mendiant agitait sa sébile d’une main tremblante, faisant s’entrechoquer quelques beaux ronds de bronze et d’argent à l’intérieur. Il portait des haillons maculés de boue qui puaient horriblement. Ses yeux se tenaient presque invisibles sous les lourds rideaux de ses paupières fripées. Il se tenait penché, son visage au long nez d’où coulait de la morve inspectant les pavés mal ajustés avec un intérêt prolongé.
Konrad jeta un coup d’œil circulaire, s’assurant qu’aucun piéton ne traînait trop près dans la rue. Depuis qu’il s’était tiré des griffes du gros et du maigre, il avait parcouru une bonne centaine de mètres. Il s’approcha du vieil homme en faisant mine de tirer sur les cordons de sa bourse pour élargir son ouverture. Mais le mendiant ne paraissait pas se soucier du donneur d’obole éventuel qui marchait dans sa direction. Konrad fit quelques pas et s’arrêta à cinq pouces du visage ridé du quémandeur. Il le jaugea un moment et parvint à la conclusion qu’il ne revêtait aucun danger pour lui : sans doute son esprit s’était-il enfui de sous son crâne pour se reposer loin des humains et de leurs plaisanteries cruelles. Le mendiant dodelinait imperceptiblement de la tête, comme s’il se fredonnait une berceuse que sa mère lui aurait chantée pendant sa petite enfance.
Konrad prit sa dernière pièce, une splendide couronne, et abaissa sa main jusqu’à frôler le bois de la sébile. Il bloqua un spasme écœurant dans sa gorge. Le mendiant puait comme si on l’avait baigné dans une fosse à excréments. Un peu plus et Konrad lui vomissait dessus. La pièce d’or toucha une de ses sœurs moins onéreuses, émettant un court tintement métallique.
« Que les Quatre vous bénissent ! Qui que vous soyez, que votre vie soit longue et prospère. »Un sourire d’une largeur démesurée écarta la bouche du mendiant, révélant sa dentition aux deux tiers disparue. L’homme semblait si heureux que Konrad regretta un instant d’avoir prémédité de le voler. Puis le sourire s’envola comme s’il eût été un papillon, aussi vite qu’il était apparu.
Ma parole, ce gredin est un excellent comédien. Pour un peu, j’ai failli lâcher mon dernier sou en pensant que je faisais une action merveilleuse. Alors que je me dépouille de tout ce qui me reste pour espérer passer une à deux nuits confortables avant de me retrouver ruiné, ce gueux à l’audace de me pousser à me faire arnaquer avec plaisir. Attends un peu, mon vilain compère, rira bien qui rira le dernier.
Konrad, moins vif que l’éclair mais sans doute presque aussi rapide qu’un médiocre voleur, plongea sa main dans la sébile et agrippa une poignée de pièces, dont sa couronne. Sans attendre de voir la patrouille rappliquer, il se mit à courir aussi vite qu’il pût et se jeta dans la première ruelle qu’il croisa. Il fut forcé de ralentir à cause de l’obscurité partielle qui y régnait. Des monceaux de détritus formaient des tas en plein milieu du pavage. Konrad se fraya un chemin dans la puanteur, écrasant sous ses bottes quelque chose de mou. Il frissonna de dégoût, le contact répugnant évoquant dans sa mémoire la moiteur des doigts du gros en train de le fouiller.
Dans la ruelle, un chat miaula. Il se faufila entre les jambes de Konrad et celui-ci manqua s’étaler au milieu des ordures. Pressant le pas, le Rheïnhander déboucha dans une rue déserte, moins sale que le cours étroit de la ruelle. Des bacs fleuris s’accrochaient à la bordure des fenêtres, closes pour la plupart à l’aide de volets de bois percés de motifs stylisés. De la lumière filtrait par les minces ouvertures, comme des yeux scrutant depuis l’intérieur des maisons. Des rires et de bruyantes paroles retentissaient faiblement aux abords des habitations. Konrad se dit que les gens avaient beaucoup de chance de posséder un toit où passer la nuit. Lui devait s’employer à trouver une auberge avant de prospecter pour un métier quelconque, qui lui permettrait – au bout de combien d’années ? – de réunir la somme nécessaire au remboursement de la dette qu’il avait malencontreusement contractée auprès de la Guilde de la Conque d’Armuse.
Le désespoir s’empara de Konrad et il s’appuya contre le porche d’une habitation. Les larmes lui montaient aux yeux et il ne pouvait pas les retenir. Il pleura, laissant le flot de son amertume s’apaiser lentement. Loin au dessus de lui, les premières étoiles naissaient dans la toile indigo du ciel. Mais elles demeuraient invisibles aux passants, leur éclat trop faible pour rivaliser avec les lumières de la ville. Les maisons à colombage penchaient leurs façades les unes vers les autres, réduisant le ciel à une bande ténue délimitée par des pans d’ardoises colorées. Konrad se blottissait dans les ombres qui ruisselaient des toits, utilisant leur voile intangible comme un moyen de se protéger du malheur qui ne voulait plus le quitter. Il se reprit, sécha ses larmes, et se frotta les yeux pour les faire dégonfler.
Puis il se mit en quête d’une chambre pour la nuit. Il espérait trouver rapidement une auberge convenable, avant que les ténèbres n’engloutissent les rues pavées et que la gent criminelle n’émerge de son sommeil diurne. Un vent léger soufflait dans les allées presque désertes. Konrad croisa quelques personnes habillées modestement, leurs regards s’attardant un instant sur lui avant de s’égarer ailleurs. Le Rheïnhander y lut de la résignation et de la fatigue. Il songea qu’il devait sembler bien pitoyable avec sa mine déconfite et ses vêtements sales, couverts de la poussière de son long voyage. Un bon bain le délasserait et il se coucherait sur un matelas douillet fournis en draps frais. Konrad s’imaginait déjà dans sa chambre, allongé confortablement, regardant les ombres flotter sur les cloisons en bois à la lumière d’une bougie.
«
Dernière édition: 24Mai, 2009, 12:31:44 par Nico du dème de Naxos
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Journalisée
Nico du dème de Naxos
Fifre
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Re : Les Porteurs d'Arcane
«
Répondre #1 le:
24Mai, 2009, 11:52:52 »
Au loin, des cris retentissaient. Se rapprochant, Konrad distingua une enseigne qui se balançait au vent, sur laquelle était figurée un gros tonneau rouge à chantepleure d’où s’écoulait un filet de vin. Un escalier descendait sous le niveau de la rue et aboutissait à une porte entrouverte, par laquelle filtraient un rai de lumière et l’agitation typique d’une auberge. Un sourire s’ébaucha sur le visage de Konrad et il s’engouffra dans l’établissement. Un gros homme à la figure rougeaude et à l’haleine avinée l’accueillit par un grand rot, avant de se mettre à tituber vers une table où plusieurs personnes jouaient aux cartes en fumant la pipe. L’aubergiste, un individu chauve à la panse rebondie, guettait les clients derrière un comptoir couturé et tâché. Il fit signe au nouveau venu de s’approcher. Konrad s’avança en jetant quelques coups d’œil autour de lui : sur une estrade située au milieu des tables, trois musiciens étaient pour le moment assis sur des tabourets, essayant d’accorder leurs instruments, un rebec, un luth et une harpe. La plupart des tables étaient occupées par des individus bruyants et hilares, qui terminaient sans même en avoir l’air le brouet qui garnissait leur assiette. Quelques soldats bavardaient en scrutant la pièce, une lueur de désapprobation flottant dans leur regard.
« Bonsoir mon bon monsieur, que puis-je faire pour vous ?
- Je voudrais prendre une chambre pour la nuit et souper convenablement.
- Malheureusement, les communs sont complets. Il ne me reste que des chambres destinées à des hôtes fortunés. L’aubergiste s’essuya le front avec un torchon qui traînait sous le comptoir et cligna des yeux.
- C’est justement ce dont j’ai besoin. Ah, et puis je voudrais prendre un bain.
- Hum… Le gros homme regarda Konrad avec méfiance, comme s’il doutait qu’un individu si mal habillé possédât de quoi payer son dû.
Fouillant dans sa bourse, Konrad en sortit son unique couronne et la mit juste sous le nez de l’aubergiste. Ce dernier ne put s’empêcher de sourire et ses yeux brillèrent de cupidité. Il tendait déjà sa main pour s’emparer de la pièce lorsque Konrad serra le poing dessus.
« Cela suffira à tout payer, je présume.
- Naturellement, mon bon monsieur.
- Dites-moi, vous servez autre chose que ce brouet clair que je vois dans les écuelles ? Konrad prononça ces mots avec une grimace qui traduisait son inquiétude. Il n’avait rien avalé depuis ce matin et espérait pouvoir manger un peu de viande.
- Bien sûr… puisque vous payez. Si vous aimez le bœuf et les pommes de terre je donne l’ordre qu’on vous prépare un ragoût à la vaédane immédiatement.
- Ce sera parfait. Ah, oui, j’oubliais, auriez-vous quelques vêtements propres ? Les miens sont trop usés pour que je les porte encore.
- Pour une couronne, et bien, je crois qu’on peut vous rendre ce dernier service. Balthus, appela l’aubergiste d’une voix aiguë.
- J’arrive !!! répondit celui-ci. Un homme de taille moyenne, entre deux âges, vêtu d’une modeste livrée en laine grise, au visage émacié, se présenta presque aussitôt au côté de Konrad.
- Conduis ce monsieur à sa chambre, et débrouille-toi pour qu’il puisse prendre rapidement un bon bain chaud. Arrange-toi également pour lui fournir des vêtements convenables. Ainsi il sera au mieux pour venir prendre son souper dans la salle commune.
- Ne vous en faites pas patron, Balthus s’occupe de tout. » Il allongea son bras par dessus le comptoir et se saisit d’une clé en fer accrochée à son clou sur un panneau en bois.
« Si monsieur veut bien se donner la peine de me suivre, je vais lui montrer sa chambre. » Konrad n’aima pas le ton plein d’onctuosité employé par le valet d’auberge.
Balthus se fraya un chemin au milieu des tables, passant au bord de l’estrade où les trois musiciens avaient fini d’accorder leurs instruments. Il regarda brièvement dans leur direction, leur adressant un geste de sympathie de la main. Les musiciens sourirent en retour et s’assirent sur des tabourets. Ils étaient prêts à jouer. Le valet d’auberge commença à gravir les premières marches de l’escalier, suivi de Konrad. Lorsque les premières notes jouées sur le rebec s’élevèrent dans l’auberge, Balthus avait atteint le coude que faisait l’escalier pour rejoindre la galerie qui surplombait sur toute sa longueur la salle commune. Il s’arrêta un instant, s’appuya sur la rampe, se pencha et resta quelques instants à observer les mouvements de l’archet sur les cordes du rebec. Bientôt, les doigts des deux autres musiciens coururent sur les cordes du luth et de la harpe, et la musique prit réellement possession des lieux.
Balthus reprit l’ascension des marches et mena Konrad par la galerie supérieure jusque dans un couloir étroit, éclairé par deux lanternes accrochées au plafond. Konrad dut se baisser pour les éviter, sa taille ne lui permettant pas de faire autrement. Des rires et des paroles étouffées résonnaient dans le couloir. Konrad se demanda s’il allait pouvoir se reposer, ou s’il s’agissait encore d’une de ces auberges bruyantes qui assurent leurs affaires plus que la tranquillité de leurs hôtes. Balthus se campa devant une porte, et, jetant un œil à Konrad, lui dit :
« Voici votre chambre monsieur », puis il introduisit la clef en fer dans la serrure, fit un double tour et poussa la porte qui émit un faible grincement en jouant sur ses gonds. La pièce était pour le moment plongée dans l’obscurité, mais le valet d’auberge, avec la décision et la précision d’un homme captif de ses habitudes, s’engouffra dans la chambre, ouvrit un tiroir en aveugle, et alluma une chandelle posée sur une table de nuit. La lumière dévoila une pièce rectangulaire de petite taille, mais suffisamment bien arrangée pour qu’on y passe une bonne nuit. Un matelas posé sur un sommier à lattes de bois s’appuyait contre la cloison gauche. Au chevet du lit brûlait la chandelle sur une table ronde, dans le tiroir de laquelle se trouvait un briquet, une lithigne, ainsi que trois bougies de suif. Une commode prenait la partie opposée de l’espace, ne laissant qu’un passage large d’une coudée pour se rendre à la fenêtre. Cette dernière était close par des volets de bois ajourés de motifs en formes d’oiseaux chanteurs.
Tandis que Konrad, entraîné par une subite impulsion, ouvrait la fenêtre et collait ses yeux aux jours des volets, Balthus sortit des draps frais de la commode et se mit à faire le lit. L’air froid du dehors porta le rouge aux joues de Konrad. Il scrutait la rue plongée dans la pénombre, aux aguets du moindre mouvement, du moindre bruit, comme s’il voulait être sûr que personne ne l’observait en ce moment même. Sans doute craignait-il que des soldats, alertés par le mendiant, se soient mis à sa poursuite pour l’arrêter. Mais un sentiment plus obscur le forçait à se concentrer sur les ténèbres. La rue restait obstinément déserte et silencieuse. A la fin, lassé, Konrad referma la fenêtre et reporta son attention sur Balthus, qui mettait un point final à son ouvrage en repliant le bord du drap du dessus sur la couverture.
« Votre lit est fait monsieur. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je vais aller quérir Madelon pour qu’elle vous monte votre baquet et fasse chauffer l’eau de votre bain. S’il y a le moindre problème, n’hésitez pas à m’appeler : où que je me trouve, je vous entendrais et viendrais vous voir dans la minute qui suit. »
En réponse, Konrad se contenta de hocher significativement la tête. Le valet d’auberge quitta la chambre. Bientôt, les bruits de ses pas qui dévalaient l’escalier parvinrent aux oreilles de Konrad. En voilà un qui n’a pas pour habitude de perdre son temps, songea-t-il en refermant la porte de la chambre et en se jetant sur son lit. Là, il retira ses vilaines bottes, puis s’allongea confortablement sur le matelas. Il s’étira en bâillant et, comme il se l’était imaginé environ une demi-heure auparavant, il regarda les ombres tremblantes portées par la chandelle contre le mur. Le spectacle l’apaisa. La fatigue du voyage s’évaporait déjà, tel un spectre nocturne chassé par la lumière du soleil. Même s’il ne faisait pas chaud, la pièce était bien isolée, et Konrad se laissait bercer par la tiédeur ambiante.
Ses yeux se fermaient un court instant avant de se rouvrir sur le plafond enténébré aux poutres apparentes, ou sur le théâtre de formes estompées qui s’agitaient sur la cloison. Il se prit à rêver qu’il était soldat et que de fabuleuses richesses l’attendaient au détour d’une colline, nichées dans un vieux temple médictant en ruines. Soudain, il lui sembla qu’une ombre gigantesque recouvrait la pièce ; le mur devint obscur, un souffle glacé parcourut la chambre, et comme des paroles incompréhensibles se firent entendre. Des fragments sonores, très clairs mais sans aucune signification, éclataient sous son crâne à la façon de faïences se brisant sur le sol. Le phénomène étrange cessa aussi brusquement qu’il s’était manifesté. Konrad se redressa d’un bond sur son lit, son cœur battant à tout rompre, le front moite de sueur.
Un coup de tonnerre retentit alors. Non ! ce n’était que la soubrette Madelon qui frappait à la porte pour demander l’autorisation d’entrer.
« C’est ouvert, dit Konrad d’une voix qui se voulait assurée, mais où perçait encore un peu de la frayeur ressentie l’instant d’avant.
- Je vous apporte le baquet, monsieur », annonça une femme d’une vingtaine d’années en rentrant dans la chambre, poussant devant elle un gros baquet cerclé de cerceaux de fer. Il y avait tout juste la place pour l’installer, et encore fallut-il pousser la commode vers la fenêtre pour ne pas gêner l’ouverture de la porte.
« Je redescends tout de suite vous chercher votre eau, monsieur. » La soubrette avait des cheveux blonds mi-longs attachés en natte, des yeux bleus qui s’allumaient d’une lueur mutine à chaque fois qu’elle s’exprimait, ainsi que des tâches de rousseur qui étoilaient harmonieusement son visage. Contrairement aux femmes de chambre rencontrées par Konrad au cours de son pénible voyage, celle-ci avait des traits plutôt fins, qui trahissaient sans aucun doute le fruit d’amours de passage entre un noble et une roturière. Elle était vêtue de souliers en cuir passablement usés, de bas de laine filés et portait un tablier en lin à peu près propre, brodé du motif de l’enseigne et des lettres qui composaient son nom.
Konrad se dit qu’après le repas il passerait bien la nuit avec elle. Il était plutôt bel homme, bien que pour l’heure les charmes de sa personne fussent atténués par la fatigue et une certaine irritation, consécutive aux fâcheux incidents survenus depuis qu’il avait quitté le Rheïngrafhauss, son pays natal. Il esquissa un sourire en direction de Madelon, mais la soubrette se sauvait déjà. Konrad tapota des doigts sur la couverture pour calmer son impatience. Il resta ainsi plusieurs minutes avant que des rires en provenance du couloir le sortent de sa torpeur. Plusieurs femmes de chambre s’approchaient. Un coup sourd retentit contre un mur à quelques mètres de là. Il fut suivit d’un éclat de rire partagé. D’autres chocs eurent lieu, toujours suivis des rires guillerets des chambrières.
Enfin, le groupe parvint à destination : Konrad entendit très nettement le parquet grincer sous la pression d’un lourd objet, puis on frappa à sa porte.
« Entrez. » Trois femmes, dont Madelon, pénétrèrent dans la chambre, portant une bassine en cuivre. De l’eau éclaboussait contre les bords et se répandait en petites flaques sur le sol et les tabliers. S’exhortant mutuellement, les chambrières soulevèrent la bassine par dessus les bords du baquet et en déversèrent le contenu à l’intérieur. L’eau dégageait encore quelques vagues fumerolles. Elle devait être presque à la bonne température. L’une des femmes de chambre, âgée d’une trentaine d’années, mafflue et portant fièrement son embonpoint, sortit dans le couloir récupérer une brosse, une serviette ainsi qu’un imposant morceau de savon parfumé à la lavande. Elle posa la serviette sur le rebord du baquet, et le reste des ustensiles à sa base. Les trois chambrières s’inclinèrent en gloussant et ressortirent vivement en claquant la porte derrière elles.
« Et les vêtements propres !? », cria Konrad pour se faire entendre. Seule l’écho déformé de sa voix lui répondit. Il soupira, espérant que ce n’était pas un oubli. Puis il se déshabilla et trempa son doigt dans l’eau du baquet pour connaître sa température. Elle était juste comme il fallait. Konrad se saisit du savon et rentra dans l’eau. Il se baissa lentement jusqu’à s’asseoir, pour mieux apprécier les caresses liquides sur sa peau martyrisée par la rigueur de cette dernière journée de marche. Cela devait bien faire une semaine maintenant qu’il ne s’était pas lavé. Konrad ne put réprimer un rire à la pensée qu’il détestait cela quand il était petit. Une légende voulait que la couche de crasse consécutive à une longue et consciencieuse esquive des ablutions, possédât des propriétés protectrices. Mais la mère de Konrad n’y avait jamais prêté foi.
Qu’elle était douce et réconfortante, cette sensation à nulle autre pareille d’être immergé dans un cocon liquide et chaud ! Konrad se laissa aller en arrière, appuyant sa nuque sur le rebord du baquet, gardant les yeux mi-clos. Il s’enfonçait dans un autre monde, paisible, amical, où les ennuis de la vie quotidienne ne pouvaient pas vous atteindre. L’eau, à chacun de ses mouvements, venait s’échouer contre sa peau en vaguelettes quasi-imperceptibles, avant de refluer contre les berges du baquet. Il aimait ce lent ressac sur son corps, comme s’il n’était rien d’autre qu’une plage de sable fin conversant avec la mer. Il l’entendait déferler sur son rivage de chair, mugissante, écumante, telle une blanche armada de chevaux. Et ses chants le berçaient ; il plongeait insensiblement au royaume de la rêverie. Konrad s’abandonnait à une lente chute dans les profondeurs abyssales de son être.
Il lui sembla que l’orage grondait sur la mer. La voix déchirante du tonnerre s’enfonçait dans les eaux, et, au fur et à mesure qu’elle descendait, elle prenait des accents irréels ; comme si elle s’étirait dans l’espace et le temps. Konrad la percevait comme un grondement rauque et interminable, continuellement sur le point de se rompre, à la façon d’une corde trop tendue. Il réalisa soudain que quelqu’un frappait à la porte de sa chambre. Retournant à la réalité, il invita d’une voix pâteuse la personne à entrer.
Une pile de vêtements sur le bras et un flacon dans la main, Madelon entra comme si de rien n’était. Elle posa sa charge légère sur le bord de la couverture et s’apprêta à partir, non sans marquer une courte hésitation.
« Mademoiselle, j’aurais encore besoin de votre aide. Si vous pouviez me frotter le dos et me savonner les cheveux, je vous en serais très reconnaissant.
- Mais, à votre service, monsieur.
- Oh, appelle-moi Konrad.
- Je commence par votre dos, mons… euh Konrad ?
- Oui, s’il te plaît. »
Madelon enduisit les poils rigides de la brosse d’une couche épaisse de savon et se mit à frotter vigoureusement le dos de Konrad. Puis elle lui savonna les cheveux, lui massant énergiquement le cuir chevelu. Konrad fit semblant de se débattre tandis que Madelon s’efforçait en riant d’achever son travail.
« Tenez-vous un peu tranquille à la fin. » Et un peu plus tard : « Vous êtes vraiment insupportable. Je me demande bien qui vous a élevé, pour que vous ayez d’aussi mauvaises manières ! » Konrad se mit à éclabousser Madelon, qui fit quelques pas en arrière tout en arborant une mine faussement sévère : « Nul doute, c’est l’Etre Sans Cœur en personne ! » La soubrette et le Rheïnhander rirent de plus belle. Il fallut encore dix bonnes minutes avant que Konrad sorte du bain. Madelon lui jeta sa serviette et attendit derrière la porte qu’il eut fini de s’habiller. Lorsqu’il l’appela, elle apparut en un clin d’œil, sortit un peigne de la poche avant de son tablier, et commença à démêler soigneusement ses cheveux. Lorsqu’elle l’eut peignée, elle s’empara du flacon, fit couler un peu de la lotion aromatique qu’il contenait sur la chevelure de Konrad, et l’en enduisit complètement.
« Ne bougez pas, je vais chercher un miroir ». Un instant après, elle revenait avec une petite glace qu’elle mit face au visage de Konrad. Débarrassé de la poussière du voyage, lavé de la fatigue contractée les derniers jours, les cheveux brillants, c’était un autre homme, de nouveau jeune, confiant dans l’avenir, et heureux d’être en vie. Vêtu d’un bliaut vert céladon, d’une culotte de même couleur, et de chausses blanches, Konrad avait fière allure. N’auraient été ses bottes, à qui il adressa un regard chargé de colère, on l’aurait pris pour un gentilhomme.
Madelon surprit le regard de Konrad et comprit vite de quoi il retournait. Elle le fit attendre encore un peu et revint bientôt avec des souliers vernis. Ils allaient parfaitement à Konrad. Fou de joie, il serra Madelon dans ses bras, éprouvant une subite pointe de désir au moment où les seins généreux de la jeune femme s’écrasèrent contre son torse. Il jeta des yeux concupiscents sur Madelon, laquelle ne put s’empêcher de rougir de charmante façon.
« J’ai à faire, Konrad. Peut-être qu’on pourrait se voir plus tard dans la soirée ?
- C’est une très bonne idée. Au mitan de l’heure de l’Onyre ?
- J’essaierais. Mais je pense que je n’arriverais pas à me libérer avant l’heure de la Lycorne. Ca ne te dérange pas ?
- En vaillant soldat, j’attendrais ! » Madelon se haussa sur la pointe des pieds et déposa un baiser sur les lèvres de Konrad, avant de se sauver en emmenant avec elle la brosse, le morceau de savon, le flacon et la serviette. Sacré petit bout de femme ! s’enthousiasma-t-il.
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Re : Les Porteurs d'Arcane
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Répondre #2 le:
24Mai, 2009, 11:53:33 »
La soirée promettait d’être fort agréable. Même au cours de ses supputations les plus optimistes, Konrad n’avait jamais songé que les choses puissent autant lui sourirent. La malveine l’aurait-elle définitivement quitté ? Ce serait trop beau, beaucoup trop beau ! Le mauvais pressentiment qu’il avait eu en rentrant dans sa chambre était oublié. La vie de nouveau offrait aux yeux de Konrad ses aspects les plus plaisants : bonne chère, confort du logis et, surtout, présence d’une belle femme dans son lit. Cela faisait plus de deux mois qu’il n’avait pas eu de relation intime avec une femme, et des rêves érotiques se partageaient son sommeil avec ses cauchemars. Il imaginait souvent que de superbes créatures, des nymphes et autres ravissantes Etoiles Terrestres, venaient le trouver pour lui faire l’amour et le plonger dans des extases interdites à la chair mortelle. Très vif, son esprit parait ses compagnes nocturnes de mille attraits enivrants, et le désir assoupi dans son corps se réveillait en sursaut. Konrad connaissait des joies oniriques bien supérieures à celles de son quotidien ; tout comme des frayeurs nocturnes qui passaient au décuple ce qu’il éprouvait dans le monde de l’éveil. Mais, si les peurs vespérales le mettaient de mauvaise humeur et entretenaient chez lui une méfiance de chaque instant, ses bacchanales rêvées lui donnaient la force nécessaire pour poursuivre sa route, s’érigeant en barrière infranchissable devant le désespoir et la souffrance.
Konrad trouvait dans son monde de fantasmes d’une clarté stupéfiante, un paroxysme de vie qui faisait contrepoids au vide de son existence ordinaire. Ses désirs les plus normaux, non assouvis, se transformaient en délires que seuls la scène de son esprit pouvaient accueillir. Le trop plein de vie qui bouillonnait en silence dans ses veines, exultait dans les royaumes secrets de son être. Konrad se demandait souvent comment il pourrait continuer à vivre s’il n’avait pas ses rêves.
Laissant là ses réflexions, il arma son visage d’un grand sourire, dont la superficialité n’aurait pas échappé à un observateur attentif. Puis il sortit de sa chambre, referma la porte à clef, fit quelques pas dans le couloir jusqu’à la galerie supérieure, qu’il longea en jetant des coups d’œils furtifs sur la salle commune. Les musiciens, dont il avait à peine perçu la composition, avaient terminé de jouer. Ils étaient installés à une table sur l’estrade, mangeant et buvant de bon cœur. Les autres clients avaient pour la plupart repris leurs bruyantes habitudes, qui fumant la pipe, qui donnant une franche bourrade dans le dos de son compagnon, qui sacrant, jurant, ou s’indignant d’une quelconque offense. Konrad poussa un soupir de soulagement en constatant que les soldats étaient invisibles : sans doute avaient-ils quitté les lieux après avoir avalé leur repas.
A peine posait-il le pied dans la salle commune, que Balthus apparut, lui désignant une table de la main : « Veuillez vous installer, monsieur. Votre repas est prêt, je vous l’apporte de suite. » Konrad ne se fit pas prier : il s’assit sur une chaise sur le siège de laquelle on avait pris soin de disposer un coussin, s’étira et balaya la salle du regard. De là où il se trouvait, c’est à dire dans le creux dessiné par le coude de l’escalier, il n’apercevait qu’une partie des clients, l’estrade et ses convives lui en masquant une bonne partie. Cependant, de l’autre côté de la salle, en ligne droite, une femme seule prenait son souper.
Vêtue d’une ample robe de brocart pourpre, de bas en soie de la même couleur, des boucles d’oreilles en argent, auxquelles étaient suspendues des pendeloques en nacre serties d’un saphir médian, accrochées à ses oreilles, elle était de la dernière élégance. Une aumônière en velours pourpre, au col fermé par un mince anneau d’argent, pendait à sa ceinture. Ses pieds étaient chaussés d’escarpins de satin pourpres, et paraissaient aussi fragiles que du cristal. De chaque côté de son front pâle retombaient des cheveux sombres, écartés par un bandeau de soie également pourpre. Une broche en ivoire figurant un dauphin, maintenait au dessus de sa nuque ses cheveux en chignon. La femme était très belle : son visage formait un ovale régulier et s’ornait d’un nez fin et orgueilleux, de lèvres pareilles au cours de rivières paisibles, de pommettes hautes et saupoudrées d’un rose délicat, d’un front lisse et droit… Mais ce qui frappait avant tout, c’étaient ses yeux, au dessin en amande, surlignés par de minces sourcils repassés d’un trait de fard, dont les iris violets scintillaient précieusement. Quand ses paupières ombrées de kohol battaient, ses longs cils papillonnaient gracieusement devant ses iris scintillants, un court instant, comme s’ils eussent été vivants.
Konrad déglutit en sentant un incroyable désir monter en lui. Jamais il n’avait rencontré de femme d’une telle beauté. Jamais il n’avait vu d’yeux violets ; d’ailleurs, il pensait que ça n’existait que dans les contes de fées. Et voilà que dans une auberge – dans une simple auberge ! - surgissait cette créature digne de figurer dans les dionysies qui peuplaient son sommeil. Madelon la soubrette faisait déjà partie de son passé. Tous ses regards ainsi que son attention étaient aimantés par la belle inconnue.
Lorsque Balthus revint, les bras chargés d’un plateau qu’il déposa sur la table et qu’il dit, sur un ton de politesse forcée : « Votre souper est servi, monsieur », il ne reçut aucune réponse de la part de Konrad. Voyant vers où les yeux de Konrad se dirigeaient, il fronça les sourcils et eut un hochement de tête désapprobateur. Il haussa les épaules comme pour signifier que le sort de Konrad ne le concernait pas, et se dirigea vers les cuisines sans jeter un regard derrière lui. Quelques instants plus tard, Madelon pointait le bout de son nez, et observait le Rheïnhander subjugué. Son sourire s’affaissa comme si ses lèvres soudain lui pesaient, l’éclat dans ses yeux se ternit, et ce qui promettait d’être une bonne soirée devint, du fait de la déception, un soir encore plus pénible que d’habitude. Une larme perla à son œil, et elle retourna d’où elle venait, tête baissée.
Loin de se douter du mal qu’il faisait à la jeune chambrière, Konrad s’absorbait dans la contemplation de la femme élégante. C’était à peine s’il la voyait, tant son imagination prenait le pas sur son regard. Au bout d’un moment, l’odorant fumet dégagé par le ragoût de bœuf le sortit de sa torpeur. Il commença à manger, lentement, préoccupé par l’inconnue. Des visions érotiques l’assaillirent, et il tressaillit violemment, gêné d’éprouver un tel sentiment au beau milieu d’un endroit public. Mais personne ne s’intéressait à lui. Il continua de manger, accompagnant sa mastication de franches rasades de vin. Lorsqu’il eut fini, il sauça son écuelle avec une grosse tranche de pain blanc, chose qui ne lui était encore jamais arrivé. Konrad savoura le goût de cet aliment onéreux, qui ne se dégustait normalement qu’aux tables de la noblesse. Puis il se leva, s’étira en levant bien haut les bras derrière son dos, et s’apprêta à aller se coucher.
Mu par une subite inspiration, il se retourna pour admirer une dernière fois la superbe inconnue. Ses yeux s’agrandirent de surprise quand il constata que la femme lui adressait une œillade pleine de connivence. Ne sachant que faire, l’esprit hagard, il resta cloué sur place. La femme récidiva son invitation, et Konrad trouva enfin la force de se mouvoir. Il s’approcha d’elle d’une allure étudiée, à petits pas comptés. Ainsi, il espérait faire bonne impression.
« Asseyez-vous, monsieur, que nous puissions faire connaissance », murmura-t-elle de sa voix au timbre d’airain. Comme un pantin manipulé par les doigts experts d’un marionnettiste, Konrad prit place en face de la femme. Chacun de ses gestes, chacune de ses pensées ne lui appartenaient plus en propre ; il semblait que quelqu’un qui n’était pas lui le gouvernait. Et dans une certaine mesure cela lui facilitait les choses, puisqu’il n’était pas obligé de réfléchir aux implications de son acte. Il laissa s’épanouir sur son visage un grand sourire, comme témoin de son bien-être.
« Ce n’est jamais évident de commencer une conversation, constata la femme en fixant Konrad dans les yeux, même lorsqu’on connaît la personne de longue date.
- J’en conviens, madame.
- Vous en convenez ? Etes-vous bien sûr que vous ne cherchez pas à me faire plaisir.
- Je ne crois pas. Quand on cherche à être avec quelqu’un juste pour éprouver le réconfort de sa présence, alors, peut-être que les mots viennent facilement, mais, quand il s’agit d’aller en profondeur, d’ausculter le monde, ce n’est jamais chose aisée.
- Sans doute. Et si nous parlions d’autre chose.
- Pourquoi pas : allez-y et j’essaierais de suivre.
- Ne soyez pas aussi modeste. Vous parlez très correctement notre langue pour un étranger.
- Ma mère voulait absolument que j’étudie l’ériméen. Elle m’a payé les leçons d’un précepteur pendant cinq ans. Elle ne cessait de me répéter que j’étais un bon à rien. Finalement, je me suis dit que ce serait une bonne chose d’apprendre une langue étrangère. Je détestais les constantes réprimandes qu’on m’adressait, et je n’avais qu’une envie, partir loin de mon village natal pour découvrir le vaste monde. Et c’est ce que j’ai fait.
- Je comprends cela. Je n’ai cessé d’abhorrer mon existence jusqu’à l’âge de vingt ans. Un jour, excédée par la vie que je menais, j’ai tout simplement décidée d’en changer. J’ai fait peau neuve, et me voilà maintenant au mieux avec moi-même.
- Qui aurait pu penser qu’une femme telle que vous ait eu un début de vie déplaisant.
- Les apparences sont parfois trompeuses… Oh ! mais quelle impolitesse de ma part : je ne vous ai même pas demandé votre nom.
- Ce n’est rien, vraiment. Je me nomme Konrad, Konrad Aberlheim. Et à mon tour, pourrais-je avoir le bonheur de connaître le nom de la personne exquise avec qui je converse.
- Vous me flattez Konrad : mes parents m’ont appelée Isabaut, mais j’ai tiré un trait sur le passé. Aujourd’hui, je suis Elisa.
- Ce nom vous va à ravir.
- Dites-moi, Konrad, pourquoi avoir choisi Vaedyn comme destination ?
- Et bien, en fait, ce sont les rumeurs qui m’ont conduit jusqu’ici. Les gens disent qu’il y a du travail pour tous ceux qui ont quelque talent. Alors, je pense que dès demain je vais tenter ma chance auprès des recruteurs de la milice.
- Vous souhaitez devenir soldat ? Vous ne craignez donc pas la mort ?
- Patrouiller dans la cité ou surveiller ses alentours n’est sans doute pas excessivement dangereux.
- Vous avez l’air sûr de vous. Vous devez-être aguerri aux métiers des armes ?
- Comme tous les jeunes gens de dix-huit ans de ma région, j’ai effectué mon devoir d’ost auprès du Grafh Einrich Von Kasfeld. Au cours des deux ans que cela m’a pris, j’ai joué du poignard, de la fine lame, du fléau et du mouche-caquet. J’ai également appris à me servir d’un écu et d’un magnart et à assumer la gêne d’une armure. Je crois que j’ai mes chances.
- N’avez-vous jamais songé à devenir autre chose qu’un soldat ? Je ne sais pas : par exemple, vous parlez deux langues ; vous pourriez servir en tant que conseiller d’un seigneur, voire comme ambassadeur.
- Non, il faudrait que je sois un homme cultivé. Ce qui n’est pas mon cas. Un grade dans la milice me conviendrait parfaitement.
- Vous manquez d’ambitions Konrad. Ce ne sont pas les hommes qui assurent la sécurité des villes ou qui combattent sur les champs de bataille qui mènent le monde, mais ceux qui prennent les décisions. Le savoir et la connaissance sont les outils de l’homme qui a envie de réussir. Le pouvoir ne s’acquiert pas en suivant plus ou moins bien le chemin qui est tout tracé devant soi. Non, il demande de faire des choix difficiles, de s’écarter des évidences qui font de la majorité des hommes des moutons à la recherche de leur berger. Avez vous jamais eu l’envie de voir une foule s’agenouiller devant vous et scander glorieusement votre nom ! Avez-vous jamais songé à quel point la richesse et l’admiration des hommes pourraient faire de vous un être différent ? Répondez-moi sans mentir, Konrad. » Les yeux d’Elisa étincelaient de mille feux. Son visage brillait comme une lune dans un ciel dégagé. Elle était d’une beauté fulgurante, et Konrad craignit soudain de la voir s’évanouir comme fantôme au petit matin. Cette impression lui fut insupportable et, d’un brusque mouvement du bras, il prit la main gauche d’Elisa dans la sienne, la serrant plus fort que ce que la courtoisie exigeait.
« Oui, Elisa, oui, je sais de quoi vous parlez. Des visions majestueuses m’ont visité, et j’ai senti que le monde était différent. J’étais au dessus des hommes, perché sur mon rocher au milieu de la plaine, et je les regardais vivre misérablement, aveugles aux grandeurs de l’existence, les yeux rivés sur le sol comme si celui-ci contenait des merveilles.
- Et tu as envie d’être comme eux ; tu as envie de regarder le sol et de te mentir en te disant que tu ne désires rien d’autre ?
- Non. Mais les visions n’appartiennent pas à la réalité. Ce ne sont que des rêves qui s’en vont au réveil. Et il n’est pas bon d’habiter trop longtemps dans ses rêves.
- Les rêves peuvent prendre chair, Konrad. Avec de la volonté et de la détermination, n’importe qui peut changer. Tu te crois incapable de te métamorphoser parce que tu n’as pas assez confiance en toi. Mais crois-moi Konrad, tu es un bel homme, au corps robuste, au visage charismatique. Il ne tient qu’à toi de devenir un autre. Si la larve se change en papillon, il n’y a pas de raison à ce qu’un homme tel que toi ne puisse pas se changer en colosse. Je ne cherche pas à t’égarer dans de fausses directions, mais simplement à te faire réfléchir sur ce qu’est ta vie à l’heure actuelle et à ce qu’elle pourrait être si tu y mettais un peu du tien. »
Konrad se souvint alors qu’il était sans le sou, qu’il devait une forte somme à la Guilde de la Conque d’Armuse que cette dernière se chargerait de récupérer par un moyen ou un autre, de ses angoisses nocturnes, de son humiliation par le gros et le maigre, et enfin de son mauvais pressentiment. Sa vie était rien moins que détestable. Qui ne voudrait pas essayer de se sortir d’une telle poisse ? Il fallait qu’il réagisse et vite. Elisa avait parfaitement raison. Et cette superbe femme n’était-elle pas le signe que sa malveine avait véritablement disparue ? N’était-ce pas là le coup de pouce du destin pour lui signifier que sa nouvelle vie commençait tout juste ?
Il lâcha la main d’Elisa.
« Ecoute, Konrad, j’ai une proposition à te faire. Mais pas ici. Allons dans ma chambre ; je loge à l’auberge cette nuit. » Elisa se leva de table et donna son bras à Konrad. Ils se rapprochèrent lentement de l’escalier, leurs corps se frôlant, sous le regard chargé d’animosité de Balthus.
« Ne pense plus à a cet homme Madelon. Il s’est pendu au bras de la première noblette venue. Il n’en vaut vraiment pas la peine. » La soubrette répondit au valet d’auberge par un timide sourire, mais au fond d’elle-même, c’était toujours la tristesse qui régnait. Elle observa Konrad et Elisa disparaître à l’angle de la galerie et du couloir, incapable de détacher ses yeux du couple. Sentant venir les larmes, elle s’apprêta à courir se réfugier aux cuisines, quand le contact d’une main sur son épaule la fit tressaillir.
Madelon se retourna et vit un individu de grande taille, dont le visage se tenait caché dans l’ombre d’un capuchon. L’inconnu portait une ample cape de voyage vert foncé et une paire de botte en cuir maculées de terre séchée. Ses yeux brillaient d’une lueur insolite. Il émanait de lui comme une aura chaleureuse et Madelon se sentit tout de suite bien en sa présence. Ses larmes n’eurent soudain plus de raison de couler.
« Est-il encore possible de manger, mademoiselle ? » Sa voix était comme un rayon de soleil, à la fois chaude et lumineuse.
« Bien sûr. Mais il ne nous reste pas grand chose.
- N’importe quoi fera l’affaire.
- Vous comptez passer la nuit ici ?
- Oui, s’il vous reste des chambres libres.
- Seulement les plus chères.
- J’ai de quoi payer.
- Dans ce cas, je vais aller chercher le patron.
- Laisse Madelon », lança Balthus en se dirigeant vers les cuisines. Madelon fit asseoir l’inconnu à la table où, quelques instants avant, se tenaient Elisa et Konrad.
« Je reviens avec votre repas. Je n’en ai pas pour longtemps. »
L’inconnu posa son havresac sur la table et tapota sa cape. Il semblait nerveux, indécis, il n’arrêtait pas de bouger en tous sens sur sa chaise, incapable de demeurer immobile. Il scrutait la salle principale avec une intensité presque inquiétante. Son regard s’arrêta un instant sur les trois musiciens finissant leur souper sur l’estrade. Il hocha la tête en signe de mécontentement. Aucun d’eux, visiblement, ne maîtrisait la Stéliade. Si seulement Eliandher pouvait être là : mais son ami Ménestrel avait été retardé par un quelconque incident. Il espérait que ce n’était pas grave.
Il y avait deux semaines de cela, ils s’étaient promis de se retrouver à l’auberge de Rougepleure, le treizième jour d’Octendre à l’heure du Sphinx. On était le lendemain à l’heure de l’Onyre et Eliandher, s’il arrivait, serait obligé de passer la nuit dehors, car les portes de la ville n’ouvraient qu’au mitan de l’heure de la Nymphe. Et il fallait qu’Elle soit justement en avance sur l’horaire où ils l’attendaient. Que faire ! S’il décidait de l’affronter, nul doute qu’Elle viendrait facilement à bout de lui. Mais, dans le cas contraire, leur traque de plusieurs mois n’aurait servi à rien.
Par les Quatre, pourquoi faut-il que je me retrouve dans une situation aussi compliquée. J’ai à peine de quoi me payer une nuit dans cette auberge, mes habits sont sales, je ne me suis pas lavé depuis trois jours et un chien de mal de crâne refuse de me quitter ! La belle affaire !
« Votre souper, euh… monsieur. Madelon déposa sur la table une écuelle à demi pleine de brouet, un morceau de pain bis et un cruchon de vin.
- C’est très gentil à vous, merci.
- C’est mon métier vous savez… Vous allez manger avec votre capuchon sur la tête ?
- Ah ! je suppose que oui, répondit-il d’une voix embarrassée mais toujours aussi agréable aux oreilles de Madelon.
- Ce n’est pas très pratique. Elle émit un petit rire gêné.
- Je ne suis pas un homme pratique. Excusez-moi de vous poser cette question, mais savez-vous au juste qui sont cette femme et cet homme que j’ai vus monter ensemble ?
- L’homme se nomme Konrad (la voix de Madelon était hésitante) ; je ne sais rien de cette femme et d’ailleurs je n’en ai pas du tout envie. Ces gens vous intéressent ?
- Pas vraiment. A vrai dire, je suis curieux par nature.
- Et vous n’aimez pas la curiosité des autres, si je ne me trompe ? On ne reste pas à visage couvert quand on a rien à cacher.
- Ecoutez mademoiselle, il est des choses dont il vaut mieux ne pas se mêler ; et je suis l’une d’entre elle.
- C’est dommage. Il y a quelque chose en vous de si… généreux.
- Je crois que vous devriez vous retirer maintenant. Merci pour les renseignements.
- Pas de quoi. Si vous avez besoin de quelque chose n’hésitez pas à m’appeler. »
Madelon fit trois pas vers les cuisines, se retourna, s’apprêtant à ajouter quelques mots ; l’inconnu s’était jeté sur la nourriture. Il paraissait affamé. Madelon décida de le laisser tranquille et sortit de la salle commune.
Peu à peu, celle-ci se vidait de ses derniers occupants. Il ne resta bientôt plus qu’une personne, le menton appuyé dans la paume de sa main droite. Malgré son calme apparent, le sang de l’inconnu bouillait dans ses veines, son cœur battait à tout rompre. Quelque chose de monstrueux était en train de se passer. Il n’avait pas le droit de rester ici à ne rien faire. Pourtant, il ne parvenait toujours pas à se décider. Son esprit tournait et retournait la situation en tous sens, ressassant les mêmes craintes, les mêmes doutes qui l’avaient assaillis durant les douze jours passés sur les sentiers broussailleux et les chemins boueux. Sans l’aide d’Eliandher, comment réussirait-il à vaincre son adversaire, cette maudite femme qui avait prêtée allégeance à l’Etre Sans Cœur, qui portait sous ses charmes trompeurs la marque infâme du Feu Corrompu ?
Il était épuisé, ayant passé la journée à sillonner la ville à la recherche de personnes susceptibles de l’épauler dans sa tâche ardue. Mais il n’avait repéré aucun Talent, aucun Porteur d’Arcane. Vaedyn était une grande ville, la troisième après Soriestad et Soliel par sa superficie, et il n’était pas étonnant que ses recherches se soient révélées infructueuses dans un si court laps de temps.
Une seule alternative s’offrait à lui : prendre le risque de laisser filer l’agent de l’Etre Sans Cœur, ou l’affronter dans un duel à mort. Cette dernière solution équivalait à son sacrifice pur et simple. Sa raison l’exhortait à se tenir en retrait des événements ; sa nature lui hurlait de se battre, de jeter toutes ses forces dans le combat. Et sa nature l’avait toujours emporté sur sa raison. Ses plans avaient toujours cédé le pas aux exigences de son cœur. Le legs de son lointain ancêtre représentait aussi bien un don extraordinaire qu’un fardeau lourd à porter. Mais aujourd’hui, il se sentait prêt à l’assumer complètement.
Le choix a été fait pour moi il y a bien longtemps. Je suis désolé Eliandher, je ne peux pas me soustraire à la voix du sang. Pardonne-moi mon ami si je meurs vainement. Mais le Talent et l’Arcane ont pris la décision pour moi. Je dois me dépêcher maintenant. Vite, avant qu’il ne soit trop tard !
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Re : Les Porteurs d'Arcane
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Répondre #3 le:
24Mai, 2009, 11:54:19 »
« Pourquoi avoir décidé de passer la nuit dans un tel endroit ? » demanda Konrad. Il avait depuis quelques minutes adopté un ton badin, plein de familiarité. Il l’avait fait sans s’en rendre compte, pleinement absorbé par la conversation et la charmante présence d’Elisa. Cette dernière s’était arrangée pour obtenir la meilleure chambre de l’auberge, une pièce rectangulaire longue de seize coudées pour huit de large. Konrad était avachi dans un fauteuil molletonné, les bras pendants de chaque côté des accoudoirs. Elisa, assise sur un tabouret, se mirait dans la glace de la coiffeuse, la flamme d’une chandelle se prenant dans la toile de sa sombre chevelure. Le miroir ne rendait pas hommage à sa beauté radieuse, et cependant, quiconque eut admiré le reflet qu’il en rendait se serait aussitôt enflammé de désir pour elle.
Ôtant délicatement ses boucles d’oreilles, Elisa répondit d’une voix détachée : « J’avais envie de m’amuser un peu. Trop de luxe finit par m’ennuyer. Et puis, j’ai horreur de la condescendance de mes pairs.
- De tes pairs ? je ne comprends pas.
- Je suis fille de comte, et en tant que telle, membre de la noblesse.
- Ton père doit être très riche !
- Malheureusement non. Cet idiot a contracté trop de dettes à force de jouer aux cartes. Son amour du jeu l’a perdu. Ma mère se désespérait de son attitude : maintes fois elle a essayé de le faire revenir dans le droit chemin. Mais mon père n’a jamais rien voulu entendre. Ma mère a fini par le quitter. Quant à moi, je me suis détourné de lui, et j’ai vécu chez une de mes tantes. Lorsque j’ai été en âge de m’occuper de ma personne, j’ai fait mes adieux à ma tante et suis allée m’établir loin de ma région d’origine.
- Mais tu dois bien avoir encore un peu d’argent. Tu es si bien habillée !
- Je vis de l’admiration que l’on me porte. Tout comme les mécènes entretiennent des artistes pour la joie et les émotions qu’ils leur procurent, de jeunes nobles me couvrent d’or pour le seul plaisir de pouvoir m’admirer un jour ou deux dans leurs salons à la mode. C’est aussi simple que cela. Je ne me soucie ni des orages de la fortune ni des caprices du destin. Régner sur les cœurs des hommes m’apporte mille félicités. Je n’ai besoin de rien d’autre, ou presque. » Elisa jeta un regard chargé de volupté à Konrad. Elle était si belle.
« Viens m’aider à ôter ma robe Konrad, elle me pèse à cette heure où mon corps se sent si léger. » Obtempérant, Konrad se leva et, se plaçant dans le dos d’Elisa toujours assise, se mit à défaire les lacets qui attachaient sa robe depuis la base du cou jusqu’au haut des reins. Il tirait souvent trop fort sur les fils, mais Elisa restait muette, le regard fixe plongé dans la glace. Au fur et à mesure que Konrad dénouait les liens qui maintenaient la robe, des pans de chair se dévoilaient, attisant son désir grandissant. Elisa ne portait pour tout sous-vêtement qu’une bande de soie pourpre, nouée entre les omoplates pour soutenir ses seins.
« Merci Konrad. » Elisa recula son tabouret, se leva et vint s’asseoir au bord du lit. Quelques mouvements brusques des pieds lui suffirent à enlever ses escarpins. Puis elle releva sa robe et se mit à retirer ses bas, avec toute la lenteur qu’exigeait ce moment où le désir du mâle atteignait un nouveau seuil. Konrad entrevit la blancheur des cuisses d’Elisa. Il trembla d’envie refoulée et déglutit. Il ne réfléchit pas à ce que cela avait de curieux qu’une femme de la noblesse, si gâtée par la nature de surcroît, se déshabillât ainsi devant lui alors qu’ils ne se connaissaient qu’à peine. Il ne s’interrogea pas sur les raisons qui avaient poussé Elisa à lier conversation avec lui. Il lui suffisait de penser qu’il était suffisamment bel homme pour attirer une telle femme.
Elisa se débarrassa négligemment de ses bas, se releva, se tourna et quitta sa robe en la laissant glisser jusqu’au sol ; le vêtement chuta comme s’il était une plume, en un sensuel frémissement. Là, elle la souleva de la pointe du pied et la déposa sur le lit. Un jupon de soie pourpre soustrayait son intimité aux yeux fiévreux de Konrad.
« Détache la bande s’il te plaît ». Les mains fébriles, Konrad dénoua la bande, en faisant bien attention, cette fois, de ne pas faire de geste brusque. L’étoffe pourpre tomba à terre. Elisa était presque entièrement nue. D’un mouvement empreint de grâce, elle s’éloigna de Konrad, et se mit à virevolter dans la chambre. Sa blanche poitrine aux brunes aréoles tremblait délicieusement. Elle s’arrêta d’un coup et fixa Konrad effrontément. Ce dernier n’était plus que chair désireuse de se fondre dans la chair. Les joues rouge d’excitation, les globes oculaires sillonnés de zébrures garances, il attendait, pétrifié, tout son corps en torpeur.
« Suis-je donc belle ?, murmura Elisa d’une voix à la fragilité de cristal.
- Bien plus que je ne saurais le dire.
- As tu envie de moi ?
- Le pouvoir et la richesse sont d’indignes tentations comparées à toi.
- Alors délivre-toi du fardeau de tes vêtements et rejoins-moi. » Konrad, frénétique arracha ses habits aussi vite qu’il put, manquant déchirer son bliaut neuf. Lorsqu’il posa les yeux sur Elisa, elle était toute nue. Il s’apprêtait à lui courir dans les bras quand il la vit qui tournait les talons et allait se planter devant la fenêtre. Il admira la ferme courbe de ses fesses, son admirable chute de reins. Elisa aurait été le modèle rêvée pour un peintre ou un sculpteur.
Konrad s’approcha d’elle à pas de loups, avec l’intention de la faire sursauter. Elisa se retourna au moment précis où les doigts du Rheïnhander frôlaient son cou. Une rage farouche éclatait dans ses yeux zébrés d’éclairs pourpres. Konrad, effrayé, fit un pas en arrière.
« Crois-tu qu’il te soit permis de goûter à ma chair, homme impudent ?
- Elisa, qu’est-ce qu’il y a… Je ne comprends pas…
- Il y a que tu n’es qu’un vermisseau putride et qu’aujourd’hui est le jour de ta mort. » Konrad blêmit et recula de quelques pas. Il n’osait pas se détourner d’elle, comme si le fait de la quitter des yeux signifiait sa perte. Jamais il n’avait assisté à une métamorphose aussi impressionnante : l’instant d’avant, cette femme était la plus charmante créature qu’il eut jamais vu, et voilà qu’à sa place se tenait une sorte de furie tout droit sortie de ses cauchemars les plus sombres.
Mais pourquoi cela m’arrive-t-il à moi
, geignit Konrad en son for intérieur.
Par les Quatre ! comment est-il possible qu’un homme soit aussi mal servi par la chance que moi !? Qu’ai-je fait pour mériter d’être traité ainsi par le destin ?
Incapable de réagir, Konrad se mit à trembler de tous ses membres. Il trébucha et se rattrapa de justesse au bord de la coiffeuse. Elisa émit un rire sarcastique.
« Pauvre naïf, te croyait tu si séduisant que tu puisses plaire à une femme de noble lignage ! Mais regarde-toi donc, tu n’es qu’un couard et un pleurnichard. Tu n’es même pas capable de me tenir tête alors que je suis toute nue et sans arme. Quel homme est-ce là qui a peur d’un adversaire aussi inoffensif. »
Mais quelque chose disait à Konrad qu’elle était loin d’être inoffensive.
« Elisa, que voulez-vous ? Je ne vous ai rien fait. Je voulais juste connaître l’ivresse amoureuse dans vos bras…
- Silence, sombre crétin. Qui es tu pour parler d’ivresse amoureuse, toi qui avais déjà rendez-vous avec la gentille chambrière quand tu es venu à ma table ?
- Votre beauté m’a subjugué ; je n’étais plus moi-même. Croyez-moi, c’est vraiment vous que…
- Que quoi ? Ha ! ha ! ha ! Que tu voulais besogner, comme le sale et misérable coureur de jupons que tu es. A part la luxure et l’envie, que connais-tu de la vie, ignoble vermine !
- Non ! vous vous trompez ! Je ne suis pas celui dont vous parlez. Je croyais qu’enfin la chance me souriait et que vous étiez un signe des Quatre…
- Les Quatre (elle eut un rire méprisant) ! Les Quatre ! Maudits soient-ils ! Ne prononce plus jamais ce nom là, tu m’entends, ou alors je vais prendre un malin plaisir à te couper la langue avec les dents. » Très imaginatif par nature, Konrad se représenta la scène. Il sentait déjà le sang couler aux commissures de sa bouche déformée par la souffrance. De la sueur lui coula sur le front, qu’il essuya d’un geste mécanique du bras.
« Mais qui êtes vous à la fin !
- Cela ne te sauvera pas, mais soit, je peux bien te dire qui je suis avant de te torturer. » Elisa marqua une pause afin que Konrad puisse apprécier le sort qu’elle lui réservait. « Je suis au service de Celui qui a trois-cent trente-trois noms, celui qu’on nomme l’Être Sans Cœur, Shaïtanh, L’Homme qui n’est pas un homme, Le Maître, Le Seigneur de la Nuit… Mais rassure-toi, tu n’es qu’un petit plaisir pour moi, un amusement passager, bien loin de la mission qui m’occupe ces jours-ci. Je vas faire de toi mon esclave de souffrance pour la nuit. Au matin, on te retrouvera dépecé, énucléé, la bouche effroyablement tordue béant sur des gencives sanguinolentes. Réjouis-toi Konrad, car très peu ont eu l’honneur de recevoir les traitements de faveur d’un bourreau aussi magnifique que moi. Tu verras, je connais de nombreux raffinements.
- Je ne vous laisserai pas faire !
- Tiens donc ! Et comment comptes-tu t’y prendre ! »
Konrad se mit à courir vers la porte : mais il lui semblait qu’elle s’éloignait de lui ; et plus il s’évertuait à l’atteindre, plus elle paraissait inaccessible. Quelle était cette sorcellerie ? Elisa observait, un sourire cruel cloué sur ses lèvres, le pauvre Rheïnhander courir sur place. Elle resta ainsi un long moment, se gaussant de la terreur qui se lisait dans le regard de Konrad. Quand elle en eut assez, elle passa devant lui, effleurant ses joues du bout de ses ongles peints. Elle ouvrit le tiroir supérieur de la coiffeuse et en sortit un fourreau en cuir orné de pierreries, duquel dépassait la garde ouvragée d’un poignard bedelkhémite. Elisa s’absorba dans la contemplation de l’arme.
Fou de terreur, Konrad se mit à hurler : mais aucun son ne passa la barrière de ses lèvres hermétiquement closes. Il avait cessé de courir, voyant que cela l’épuisait et ne servait à rien. Elisa était dans son dos depuis plusieurs minutes et il se demandait avec angoisse ce qu’elle lui préparait. Tout cela n’était-il qu’un jeu stupide dont il ignorait les règles ?
Par les Quatre
, pria-t-il avec ferveur,
faites que tout ceci ne soit qu’un jeu. Par pitié ! Je ne veux pas mourir !
Konrad pleurait. Il était à deux doigts de défaillir, tant l’horreur de la situation s’imposait à son esprit avec la force d’une enclume lui tombant sur la tête. Son souffle se raccourcissait, il éprouvait des difficultés à respirer. Ca y est, il étouffait !
Calme-toi, bon sang ! Calme-toi Konrad ou tu vas mourir de peur !
Le sifflement d’une lame qui jaillissait de son fourreau l’emplit d’effroi. Allait-elle vraiment le dépecer ?
Oh non ! oh non ! Ce n’est qu’un cauchemar. Je vais me réveiller. Oui, je vais me réveiller dans ma chambre. Seul et en un seul morceau.
Soudain, une onde de douleur le traversa. Elisa venait de lui lacérer le dos avec ses ongles. La douleur était supportable, mais la peur, elle, était intolérable.
Elisa fut prise d’une hilarité démente. Son rire résonna bizarrement aux oreilles de Konrad, comme s’il s’agissait de trilles aigus poussés par une mouette.
« Et dire que je commence juste à m’amuser. » Elle se mit à chantonner gaiement, la, la… la, la, la… la, la… la, la, la. « Bon, maintenant, je vais te couper les doigts de la main gauche. » Elle poussa Konrad en face du miroir de la coiffeuse et plaqua sa main contre la table. « Tu as de belles mains Rheïnhander, il est dommage que je doive y apporter quelques changements. » Konrad roulait des yeux fous. Il ressemblait en cet instant à un homme qui vient d’apprendre qu’il est promis à la damnation éternelle. « Il serait dommage que cette main ne serve pas une dernière fois, entière. » Sans contrôler son geste, Konrad leva la main et caressa le sein d’Elisa, cette chair au grain lisse qui lui paraissait si tentante avant. Elle émit un bref gémissement de contentement, avant d’aplatir violemment la main du Rheïnhander sur la table.
La lame damasquinée du poignard scintilla en réfléchissant la flamme de la chandelle, posée à deux pouces de la main de Konrad. Ce dernier écarta au maximum les doigts, tandis qu’Elisa appuyait le tranchant de l’arme contre son auriculaire. Sous le regard terrorisé de sa victime, elle releva la lame et l’abattit d’un coup sec à la base de la première phalange de son petit doigt. Le hurlement de douleur de Konrad se bloqua dans sa gorge. Un éclair de souffrance lui vrilla la tête et son cœur lui vint au bord des lèvres. Il pâlit effroyablement et son front ruissela de sueur. Il s’efforça de ne pas regarder son doigt sectionné, par où le sang s’échappait abondamment.
« J’espère que tu apprécies ta soirée, Konrad. » Elisa pressa le fil du poignard contre son annulaire. L’acier pénétra la chair, raclant sur l’os. Puis elle appuya de toutes ses forces, et l’os se brisa en un bruit écœurant. Fou de douleur, Konrad sentit le contenu de ses entrailles lui remonter dans la gorge, et il vomit sur la coiffeuse, projetant des morceaux de viande de bœuf et de pommes de terre encore non digérés sur le miroir. Tout son corps le faisait atrocement souffrir, comme s’il était plongé dans un brasier. Il ne savait pas qu’on pût avoir aussi mal. La folie emportait toutes ses réflexions dans le néant. Ses larmes dévalaient les pentes de ses joues, y imprimant d’inesthétiques sillons rougeâtres. Mais qui se serait soucié de l’apparence d’un homme traversant une telle épreuve ?
« Tu n’es qu’un histrion pathétique. Regarde-toi, tu ne souffres même pas convenablement. Mais je n’ai pas le temps de t’apprendre. Allons, il nous faut poursuivre. La nuit n’est pas éternelle, malheureusement. »
Elisa s’appliqua à la tâche, coupant méthodiquement le majeur, puis l’index, puis le pouce de la main gauche de sa victime. Le sang gicla sur la table et le miroir. Konrad vomit à nouveau. Son être se résumait à la souffrance qu’il ressentait. C’était comme si on avait planté une aiguille dans chacun de ses nerfs. Comme si son corps se désintégrait dans un bain d’acide. Mais il était en vie, et sa vie ne voulait pas encore le quitter…
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Re : [Roman] Les Porteurs d'Arcane
«
Répondre #4 le:
31Mai, 2009, 12:12:54 »
raaaaaaaah ! La suite ! C'est pas humain de laisser les gens sur un suspens pareil !!
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Re : [Roman] Les Porteurs d'Arcane
«
Répondre #5 le:
10Août, 2009, 14:47:42 »
Merci pour ton impatience, Cuchulain. Ca prouve au moins que le texte peut se lire...
Voici donc, tardivement, j'en ai conscience, le 2e chapitre (en plusieurs messages) :
II
SHANDRY’YL
« Peux-tu me dire avec certitude ce que nous faisons ici, mon fidèle Ishaar ?
- C’est une bonne question, mon maître. Mais je me demande bien ce que je suis censé répondre.
- Réponds selon ton cœur, Ishaar. Ne laisses pas la crainte ou la honte rendre ta parole oblique. J’ai besoin de tes lumières en ces temps troubles.
- Vous payez pour les fautes des vôtres, mon maître. Vous avez ravalé votre déception et votre colère et décidé d’œuvrer pour des gens qui le méritaient. Je sais que vous n’êtes pas satisfait, que vous aimeriez changer ce qui s’est passé. Mais le temps est un gardien impitoyable : il protège ses trésors mieux que les Quatre eux-mêmes.
- J’ai l’impression de me fourvoyer. Je rêve encore des jours bénis où je vivais avec les miens dans le Désert, des mots sacrés portés par la Voix du Sable et transmise par l’aïdalhan aux moujshdins, puis par les moujshdins à nous, les hushmins. Je me rappelle du moment unique où l’assemblée des djelks, silencieuse, tendait ses oreilles pour entendre ce que nous avions à leur dire, avant d’aller le répéter aux madjhims. Je croyais que tout était pour le mieux, que nous rendions hommage à notre terre dans chacun de nos actes. Mais je me suis aperçu que l’aïdalhan mentait, que les moujshdins mentaient à leur tour, si bien que notre vie n’était qu’une ombre sans consistance. Lorsque j’ai choisi de partir, afin de ne pas endurer le fardeau de la honte que je ressentais, je me suis dit que ma décision était dictée par la sagesse. Mais aujourd’hui, en ce moment même, je doute terriblement. J’ai peur d’avoir commis une faute que jamais notre prêtre-sorcier ne pourra me pardonner.
- Mon maître, ne vous lamentez pas ainsi. Laissez cela pour les lâches et les faibles. Vous avez eu le courage d’assumer vos opinions, de vous opposer à l’aïdalhan en personne. Vous m’avez raconté qu’il avait ressenti énormément de peine, quand vous vous êtes dressé contre son autorité. Il aurait pu déchaîner la colère du Désert contre vous, ou bien plonger votre esprit dans la folie. Mais il a jugé qu’il vous fallait du temps pour réfléchir et a préféré vous bannir plutôt que de mettre un terme à votre existence. Un jour, quand vous estimerez que le temps est venu, vous reviendrez chez les vôtres. Mais en attendant, ayez confiance en vos choix.
- Je suis devenu un mercenaire Ishaar. Autrefois, quand je me battais, je savais ce que faisais : je défendais les miens contre les menaces de l’extérieur. C’était mon devoir, une tâche qui participait au bonheur de mon peuple. J’étais habité par le feu sacré de la foi. Je m’appuyais au cœur de la mêlée sur le roc de mes certitudes. Les pierres de l’édifice de ma croyance étaient intactes ; aucune lézarde ne courait sur leur surface, aucun accroc n’en déparait la lisseté (1). Mon corps était joyeux, à l’identique de mon âme qui chantait les louanges du Désert. Mourir en préservant la vie d’êtres chers à mon cœur ne m’apparaissait pas comme une tragédie. Mais rien n’est plus pareil ; je me demande ce que je fais sur cette terre, à quoi sert ma vie ? Et j’ai peur de disparaître sans connaître les réponses.
- Ce sont de trop grandes questions pour qu’on puisse s’appesantir dessus, mon maître. L’homme n’est pas destiné à savoir ces choses là. Tout l’attrait de la vie vient qu’en définitive chacun est libre de penser ce qu’il veut. Personne ne peut affirmer avec certitude que c’est lui qui a raison et que c’est l’autre qui se trompe. D’ailleurs, je suis persuadé que la vérité est une chose trop subjective pour être partagé par tous. La valeur de la vie, la beauté des femmes, les charmes de la nature, tout cela paraît évident pour moi. Mais c’est parce que mon regard a eu la chance de s’orienter comme il le fallait.
- J’aimerais posséder ta sérénité Ishaar. Mais je n’y parviens pas. Le changement a été beaucoup plus dérangeant pour moi que je ne m’y attendais. Je ne m’étais pas préparé à voir le monde d’une autre façon : je ne sais pas interpréter ce que mes yeux voient. Tout me semble tellement neuf. Jusqu’à moi. A vrai dire, si tu n’étais pas là, fidèle Ishaar, pour me rappeler à l’ordre, je crois que je deviendrais fou. Je ne sais plus qui je suis, ce que je dois faire, si ce que j’essaye de faire est bien ou mal. Cette femme, Fianna d’Heaumèle, sur le compte de qui le duc nous a demandé d’enquêter, a-t-elle vraiment besoin que l’on vienne mettre le nez dans ses affaires ? Alenkir a-t-il raison de s’inquiéter pour son amour perdu ? Je me pose ces questions tout en sachant que je suis entièrement dévoué au duc. Il m’a rendu un inestimable service en me prenant à son côté, en me considérant plus comme un frère que comme un serviteur. Alors que tant de gens succombent à l’appel insidieux de la peur et haïssent les étrangers, le duc s’est révélé une personne éclairée. Je me souviendrais toujours qu’il m’a sauvé la vie.
- Comme je me souviendrais toujours que vous avez sauvé la mienne, mon maître, en acceptant de défendre mon honneur lors du geashenti.
- Je ne pouvais pas laisser un innocent mourir de la main d’un Tsut’hin stupide.
- C’est pour cela que je vous admire mon maître.
- Tu devrais m’appeler par mon nom Ishaar, j’ai de plus en plus de mal à supporter les honneurs immérités d’un tel titre.
- Après que vous ayez triomphé de votre adversaire, j’ai juré que vous seriez mon maître pour toujours. J’ai prêté serment sur les Portes du Désert. Manquer à mon vœu ferait de moi un être indigne de vous seconder, si par hasard les Mille de Cinabre me laissaient la vie sauve.
- Tu crois donc vraiment à cette légende ?
- Ce n’est pas une légende : les visages des monolithes sont ceux des suppôts de l’Etre Sans Cœur, que les Quatre enfermèrent au terme de la Guerre du Royaume. Je les ai vus grimacer sur notre passage, car ils ne peuvent dissimuler. Ils ont reconnu en vous un homme bon, mon maître.
- Peut-être. Enfin, il nous reste maintenant deux semaines pour rallier Soriestad. Espérons que nous ne rencontrerons pas de nouvelles difficultés en chemin.
- L’avenir nous le dira. Pour le moment, tout a l’air très calme. »
Keshym soupira et regarda par les jours des volets dans la rue obscure. Trois porte-lumières circulaient à allure prudente, tenant chacun un flambeau qui dessinait des ombres gigantesques sur les façades des maisons. A part eux, l’allée était déserte. Quelque part, un chat miaulait et un chien aboyait sans conviction. Loin de l’excitation qui régnait à chaque heure du jour et de la nuit à Jorphéa, Vaedyn ressemblait à un vieillard agonisant, tout juste capable d’émettre un râle intermittent. D’où lui venait cette idée que la mort se promenait librement dans les rues, scrutant l’épaisseur des ténèbres pour repérer ses prochaines victimes ? Et pourquoi avait-il le pressentiment qu’il allait se produire quelque chose de grave dans les prochaines minutes ?
Keshym s’assit par terre, à côté de la table de chevet où brûlait une chandelle à moitié consumée. Il attrapa son serkhès qui traînait par là et se mit à exécuter des mouvements simples avec la lame. L’acier étincelait de mille feux. Le hushmin veillait sur son arme comme s’il s’agissait de la prunelle de ses yeux. Il la nettoyait chaque jour, frottant les tâches de sang séché avec application, jusqu’à temps qu’elles aient complètement disparues. Pour rien au monde il ne s’en serait séparé. Du moins autrefois. Le poids de la donneuse de mort dans sa main le laissa songeur.
Il y avait deux jours de cela, Keshmyn et Ishaar étaient tombés dans une embuscade tendue par un groupe de quatre maraudeurs. Les hommes se tenaient dissimulés dans de profonds fourrés, qui bordaient le sentier forestier sur lequel ils avançaient. Keshym, absorbé par ses pensées, avait été pris totalement au dépourvu. Seule la vigilance d’Ishaar les avait préservé d’une fin misérable. Keshym s’était emparé de son serkhès, une longue épée à lame courbe, au moment où son compagnon avait poussé un cri d’avertissement. Sans même réfléchir à ce qu’il faisait, il s’était jeté dans la mêlée, au risque de se faire blesser, et sa maîtrise de l’art du combat s’était avéré bien supérieure aux maigres talents des assaillants. Le soir, campant dans une clairière autour d’un bon feu, il lui avait fallu pas loin de deux heures pour que l’acier reprenne sa couleur d’origine. Mais son cœur, lui, saignait toujours. Pourquoi avoir tué ces quatre hommes ? Il aurait pu les mettre simplement hors d’état de nuire. Cependant, il n’avait su résister à la frénésie meurtrière, qui l’avait courtisé dès l’instant où la garde de son arme s’était tenue dans son poing.
Le souvenir de cet incident fâcheux lui brouilla la vision. Le serkhès devint flou devant ses yeux. La réalité le fuyait, refusait de se laisser approcher. Une douleur se lamentait en lui, dans son sang. La douleur de l’absence et de l’entropie. Depuis les deux années qu’il avait quitté ses frères Albeks, le monde n’avait cessé de se désagréger. L’Unité se morcelait, devenait une multitude de fragments sans signification ; comme un miroir brisé qui lui renverrait cent reflets, mais tous aussi faux. Lorsqu’il avait rencontré Alenkir, il avait cru que sa vie recouvrait doucement la cohérence qu’il lui connaissait autrefois. Mais ce sentiment s’était évaporé au bout de quelques mois. Il se sentait inutile, indésirable, ou, au mieux, un objet de curiosité douteuse pour les courtisans et les pairs du duc. Comment pouvait-on bâtir une vie sur des fondements aussi bancals ?
Il essayait vaguement, perdu dans les brumes de son esprit, d’apporter une réponse à cette question ou à d’autres qui lui ressemblaient, quand un grondement le tira de sa rêverie.
« Que se passe-t-il, Ishaar ?
- Je crois bien que quelqu’un essaye de défoncer une porte dans le couloir, mon maître. Et pas très loin d’ici, j’en ai l’impression.
- Allons bon, tu me connais, il faut toujours que j’aille voir ce qui se passe même si cela ne me concerne absolument pas.
- Faites attention mon maître, les soldats du duc de Beltaire sont connus pour appliquer les lois avec une rigueur exemplaire. Ne vous jetez pas tête baissée dans la gueule du Serpentaire. Vous pourriez le regretter.
- Je n’ai pas besoin de tes mises en garde Ishaar. Reste dans la chambre ; je ne veux pas que tu te mettes en danger. »
Sans attendre la répartie de son compagnon, Keshym tira à lui la porte restée ouverte et jeta un œil dans le couloir. Un fracas épouvantable retentit à une dizaine de mètres de là. On aurait dit qu’un meuble imposant venait de se renverser sur le sol. Bah, il s’agit certainement d’une querelle d’ivrognes. Il s’approcha à pas de loups en direction du bruit. Une voix s’éleva, glaciale, et Keshym tressaillit de la tête aux pieds. Il ne comprit rien à ce qu’elle disait, mais il savait qu’elle n’appartenait pas à un être humain. Dans quel guêpier était-il en train de se fourrer !
Désireux d’en avoir le cœur net, il s’avança rapidement en direction de la porte défoncée et s’arrêta juste à côté. Il se colla contre le mur, guettant le moment opportun pour pénétrer dans la chambre, quand un individu de grande taille, vêtu d’une ample cape de voyage, recula vivement dans le couloir. Il faisait face à l’intérieur de la pièce qu’il venait de quitter, la main crispé sur un poignard qu’il agitait nerveusement.
Keshym entendit un sifflement tout proche. Un serpent pourpre jaillit par la porte et tenta de mordre l’inconnu. Ce dernier esquiva au dernier moment, de justesse. La morsure du serpent pourpre n’était pas mortelle ; elle n’en restait pas moins extrêmement dangereuse : en effet, le poison qu’elle inoculait causait d’abominables souffrances et paralysait la totalité des membres en moins d’une minute. Il fallait un mois pour se remettre d’une telle morsure, et certaines personne demeuraient partiellement paralysées leur vie durant. Keshym se demanda qui avait pu emporter un tel monstre avec lui ? Il savait que les serpents pourpres étaient rarissimes et qu’en aucun cas on ne pouvait les domestiquer. On les disait rejetons abâtardis des maléfiques Serpentaires, doués d’intelligence et possédant quelques Dons mineurs. Jamais Keshym ne s’était attendu à en voir un de sa vie. S’il l’avait reconnu, c’était tout simplement parce qu’il correspondait de manière frappante à toutes les descriptions qu’on avait pu lui en faire.
Une fraction de seconde, l’inconnu tourna la tête dans sa direction et Keshym put apercevoir ses yeux pareils à deux flaques d’or. Le Bedelkhémite ne s’attarda pas sur cette nouvelle bizarrerie, mais se concentra sur le serpent. Si cette bête le mordait, il pouvait dire adieu à sa mission. Analysant rapidement la situation, il lui apparut que l’individu encapuchonné, s’il luttait contre le serpent, devait avoir ses raisons, et que celles-ci étaient certainement liées au mythe des Porteurs d’Arcane. Son intuition le poussa à lui prêter main forte.
Alors que le serpent ondulait, sa langue bifide allant et venant à un rythme infernal, Keshym leva très lentement son serkhès, s’apprêtant à en asséner un coup monumental juste sous la tête de la bête. Le reptile aux écailles pourpres se jeta tel un éclair fulgurant sur l’inconnu, et le mordit à hauteur des chevilles. Keshym porta son coup un instant trop tard. Il avait sous-estimé la célérité du serpent.
Le reptile se dressa de toute sa hauteur dans le couloir tandis que sa victime s’affaissait contre le mur, inerte. Keshym exécuta aussitôt une attaque de taille pour décapiter la bête, mais cette dernière évita la lame, la pointe seule raclant contre ses écailles en lui arrachant des étincelles. Les prunelles du serpent dardaient leur éclat sanglant sur le Bedelkhémite. La bête observait sa proie avec attention, à l’affût d’une faille dans sa défense. Mais Keshym connaissait bien les serpents, il en avait tué de toutes sortes au cours des déplacements de son clan dans le Désert. Il ne se laissa pas prendre à ses feintes, ne se découvrant à aucun moment. Une chose l’inquiétait pourtant : la lueur rusée qui brûlait dans les prunelles du serpent, telles des flammes dans une cheminée.
La bête avait beau n’être absolument pas anthropomorphe, il n’en demeurait pas moins qu’un soupçon d’intelligence se devinait dans chacun de ses mouvements. Elle ne se jetait pas inconsidérément sur sa proie ; prudente, elle fatiguait la vigilance de son adversaire. Keshym ne s’affola pas. Il se récita la litanie qu’il avait apprise par cœur à l’âge de sept ans : « La Voix du Sable souffle dans mon cœur et je n’entends pas la mort. Je n’ai pas peur de la mort. La mort est une rivière qui coule autour de moi mais ne m’emporte pas dans son courant. Le Désert est dans mon âme, je n’entends pas la mort. Je n’ai pas peur de la mort. La mort est un vent qui rugit à mes oreilles mais ne m’emporte pas dans sa tourmente. Je suis invisible au malheur, car le Désert me protège… » La litanie se poursuivait ainsi pendant longtemps, mais ses premières phrases lui permirent de garder sa contenance.
Keshym fit semblant de se découvrir pour porter une attaque et sauta aussitôt en arrière. Le serpent se détendit comme un ressort et ses crochets se refermèrent dans le vide. Malheureusement pour lui, le coup porté par son adversaire sépara nettement sa tête du reste de son corps. Une gerbe de sang éclaboussa le couloir et Keshym poussa un hurlement. La substance noirâtre lui brûlait la cuisse droite comme de l’acide. Maudit serpent, sacra le Bedelkhémite en s’effondrant sur son derrière. Alerté par le cri de son maître, Ishaar courut vers lui.
« Mon maître, laissez-moi faire, je vais soulager votre douleur. » Il fouilla dans son ceinturon à poches multiples et en sortit un petit cylindre de métal scellé par de la cire. D’un geste précis, il retira le sceau et versa sur la plaie qui moussait de la poudre blanche. L’action corrosive du sang du serpent cessa instantanément et la douleur, bien qu’intense, commença à refluer.
Ishaar leva brusquement les yeux en direction d’Elisa. Celle-ci venait d’apparaître dans l’embrasure de la porte et jetait un regard mauvais en direction de Keshym. Elle n’était vêtue que d’une fine robe de soie pourpre qui laissait entrevoir ses formes rebondies. Tandis que Keshym se redressait difficilement, aidé par Ishaar, elle s’avança vers eux d’une allure désinvolte, comme si elle ne se souciait absolument pas de ce qui arrivait. Mais l’expression de ses yeux violets démentait cette impression. Ishaar se mit à fouiller frénétiquement dans les poches de son ceinturon. Il se rendit compte que tout son corps était agité de tremblements irrépressibles et qu’il ne réussirait à rien dans un tel état.
« Stupides individus. Je vais vous faire regretter de m’avoir entravé dans mes amusements. » Elle leva le bras droit et se mit à psalmodier un chant dans une langue inconnue, d’une voix qui crissait comme une craie sur une ardoise. Keshym sut intuitivement que la femme faisait appel à l’un des Dons qu’elle avait reçu du Feu Corrompu. Il se rua sur elle, serkhès en avant, et la frappa d’un coup d’estoc destiné à lui perforer le cœur. La lame passa à un mètre du point visé. Par les cornes du Démon, jura-t-il, c’est impossible ! Mais son coup avait bel et bien traversé le vide. C’était un échec lamentable.
Elisa, de sa voix horripilante, acheva le chant et Keshym sentit qu’il ne pouvait plus respirer. Il porta ses mains à sa gorge, comme si cela allait lui permettre d’inspirer de l’air à nouveau. Mais il suffoquait. Le monde tournait, une grande obscurité tombait sur ses yeux comme un rideau et… et soudain, il put respirer parfaitement.
« Shandry’yl, je reconnais bien là l’un de tes petits tours de passe-passe. Mais tu n’es qu’un Porteur d’Arcane de bazar. » L’inconnu se tenait droit en face de la femme, la dominant d’une bonne tête. Son capuchon pendait dans son dos, et son visage aux traits angéliques, encadré par de longs cheveux argentés, resplendissait d’une beauté saine et naturelle qui estompait l’harmonie illusoire de la figure d’Elisa. « J’avoue que je te croyais mort. Ce sera donc pour une autre fois. Adieu, Légendaire. » Elle s’engouffra dans sa chambre et fut aussitôt suivie par Shandry’yl.
Ce dernier entraperçut la main d’Elisa qui se saisissait d’une sphère de verre coloré. Il se protégea immédiatement le nez et la bouche d’un pan de sa cape et recula dans le couloir. Un instant après, la sphère se brisait contre le sol, répandant une fumée épaisse et sombre qui empêchait de rien distinguer. Keshym et Ishaar imitèrent Shandry’yl en se mettant hors de portée de la fumée.
L’aubergiste, suivit de Balthus et d’une cohorte effrayée de chambrières, dont Madelon, montra son profil inquiet à l’extrémité du couloir.
« Qu’est-ce que c’est que ce vacarme ! », maugréa-t-il vaguement à l’adresse des trois hommes.
Shandry’yl, qui avait rabattu son capuchon entre temps, répondit de sa voix chaleureuse : « De simples problèmes de voisinage. Si vous voulez venir voir de plus près, ne vous gênez surtout pas.
- Balthus, cours regarder s’il y a des dégâts. Tu me feras un compte-rendu détaillé de la situation. Si c’est grave, tu iras chercher la milice demain dès l’aube. Allez, dépêche-toi, qu’est-ce que tu attends ! »
A contrecœur, le valet d’auberge s’avança en direction de la brume qui tourbillonnait. En une minute, le nuage se dissipa, et l’on put jauger du désordre dans lequel se trouvait la chambre d’Elisa. La coiffeuse gisait renversée sur le sol, de même qu’un fauteuil et un éventail d’affaires diverses. La fenêtre était grande ouverte, laissant passer l’air glacial du dehors. Balthus la referma aussi vite qu’il put. Se retournant, il vit un spectacle qui le hanterait bien des années pendant son sommeil : un homme était allongé sur le lit, inconscient, le front maculé de sang, les bras croisés sur le torse. Tous les doigts de sa main gauche avaient été sectionnés et le poignard dont le tortionnaire s’était servi pour ce faire était planté dans le sol. Tout autour, les cinq doigts formaient un macabre motif ésotérique.
Balthus hurla sous le coup de la terreur subite qui s’empara de lui et il sortit de la pièce en trombe. Il se laissa glisser contre le mur et s’assit sur le sol. Puis il se prit la tête à deux mains et sanglota abondamment. A l’autre bout du couloir, l’aubergiste écarquillait les yeux de perplexité, tandis que Madelon le bousculait pour s’approcher de Balthus.
« Par les Quatre, s’exclama Keshym d’un ton dégoutté, comment peut-on faire subir cela à un homme. Même les voleurs ont le droit a un traitement plus doux.
- Il respire encore, faiblement, dit Shandry’yl.
- Il a perdu beaucoup de sang, commenta Ishaar d’une voix qu’il tentait de garder neutre.
- Oui, si l’on n’aide pas ce pauvre homme, il sera bientôt mort.
- Et qu’est-ce que vous voulez faire ? interrogea Keshym, une pointe d’ironie dans la voix.
- Je crains de ne pas avoir le choix. Il va me falloir user du précieux Don de l’Aube. C’est une partie de l’héritage que m’ont légué mes ancêtres. Mais nous parlerons de cela plus tard. Pour le moment, je dois sauver une vie.
- J’ai quelques connaissances en médecine et en chirurgie, dit Ishaar. Si je puis vous être utile d’une façon ou d’une autre, n’hésitez pas à me le faire savoir.
- Quand j’en aurai terminé, je pense que vous devriez veillez sur lui. Je ne suis pas sûr que mes soins seront suffisants. » Ishaar hocha gravement la tête.
« Je crois, mon maître, que les difficultés sont là plus tôt que prévu.
- Avant de partir pour Soriestad, il faudra que nous ayons une petite conversation avec ce mystérieux voyageur. » Keshym parla comme s’il n’avait pas entendu son fidèle compagnon.
« Puis-je rester pendant que vous le guérissez ? demanda solennellement Ishaar.
- Restez si vous le voulez. Mais je ne veux personne d’autre que vous dans cette pièce. Dites-le à l’aubergiste.
- Mon maître, allez vous reposer. La nuit risque d’être longue pour moi.
- Avec ce qui vient de se passer, je ne pourrai pas dormir. Je vais descendre boire un verre dans la salle commune. Je tiendrais l’aubergiste au courant de l’état de son établissement et de ses clients. A défaut d’une compagnie plus agréable, cela me permettra de passer le temps.
- Faites attention à ne pas boire trop d’alcool ! plaisanta Ishaar. »
Un petit cri aigu retentit lorsque Madelon, qui s’en revenait de réconforter Balthus, aperçu le triste état dans lequel se trouvait Konrad. Keshym la prit par le bras et la fit sortir de la chambre. Ishaar referma la porte derrière eux.
« Mille Ténèbres ! c’est horrible…
- Oubliez ce que vous avez vu jeune fille, cela vaudra mieux pour vous.
- Il avait les doigts… les doigts tranchés. Comme si un boucher s’était acharné sur lui.
- N’en faites pas une tragédie, petite. Des hommes meurent tous les jours, victimes de brigands et d’assassins. Lui, au moins, a une chance de survivre.
- Konrad…, gémit-elle, des larmes coulant sur ses joues. »
Keshym, moins à son aise qu’il ne le montrait, planta là la chambrière et se dirigea vers l’aubergiste, dont les yeux inquiets le scrutait avec une intensité maladive.
« Une de vos clientes a agressé un de vos clients. Un dénommé Konrad, si j’ai bien compris. L’homme est en fâcheux état ; mais mon médecin personnel s’occupe de lui, ainsi qu’un autre individu. Quant à la chambre, elle est en bon état. Je crains juste que la coiffeuse soit un peu abîmée ; oh, mais rien de grave, rassurez vous. » L’aubergiste l’observait avec attention, une lueur de suspicion dans les yeux. « Si mon médecin a besoin de quelque chose, je vous le ferais savoir… Bien, maintenant, si nous allions boire un verre ? »
(1)
Néologisme créé par Amélie Nothomb en 1993 dans
Le Sabotage amoureux
avec le commentaire suivant : « Je m’aperçois à l’instant qu’à l’adjectif lisse ne correspond aucun substantif. Pas étonnant : le vocabulaire du bonheur et du plaisir a toujours été le plus pauvre, et ce dans toutes les langues. Qu’il me soit permis de créer le mot « lisseté » pour donner une idée, aux encombrés de toute nature, de ce que peut être un corps heureux. »
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Re : [Roman] Les Porteurs d'Arcane
«
Répondre #6 le:
10Août, 2009, 14:57:34 »
La nuit était bien avancée mais Ishaar et Shandry’yl refusaient de s’endormir. Le Don de l’Aube avait eu pour effet de ralentir le rythme cardiaque de Konrad, et celui-ci reposait pour le moment inerte sur son lit. Il passerait la nuit et, s’il n’y avait pas de complications, serait remis d’ici une à deux semaines. Ishaar lui avait administré une poudre blanche mélangée à de l’eau, expliquant qu’elle aurait pour effet de soulager la douleur du blessé lorsqu’il se réveillerait. Sinon, continuait-il, il hurlerait tel un damné et risquait de sombrer dans une violente rage. Il était possible que Konrad confonde à son réveil rêve et réalité, mais cela ne durerait vraisemblablement pas. En revanche, son esprit, sous le coup des horribles émotions de la soirée, abdiquerait tout ou partie de ses facultés au néant. Il fallait se préparer à ce que Konrad ne soit plus qu’un être effrayé et incohérent. Bien sûr, espérait Ishaar, il demeurait l’éventualité que l’esprit du mutilé se soit très tôt enfouit dans l’inconscience, auquel cas, son comportement au réveil semblerait tout à fait normal. Cependant, il faudrait s’inquiéter du jour où la tragique expérience vécue par Konrad referait soudain surface.
Ishaar commenta longuement les autres possibilités d’évolution physique et mentale du mutilé, et Shandry’yl écouta sans l’interrompre une seule fois. La science du Bedelkhémite l’impressionnait sincèrement et il se disait que dans son cas, elle valait bien quelques Dons.
A l’aide d’un brancard de fortune et sur l’ordre de l’aubergiste, on transporta Konrad dans sa chambre, afin que la domesticité de l’auberge puisse remettre la chambre d’Elisa en état. Shandry’yl et Ishaar avaient pris soin de faire disparaître le poignard et les doigts coupés, et de recouvrir la main gauche de Konrad d’une serviette, pour ne pas affoler les chambrières. Assis sur des tabourets gracieusement prêtés par l’aubergiste, adossés à la cloison qui faisait face au lit du mutilé, ils discutèrent de chose et d’autre, sans jamais rentrer dans les détails, se contentant d’anecdotes assez banales et drôles pour tenir la fatigue éloignée pendant près d’une heure. Ishaar dormait paisiblement et Shandry’yl glissait lentement dans le sommeil lorsqu’un coup frappé à la porte retentit.
La poignée tourna, mais la porte était fermée. Shandry’yl bondit de son siège et se cala contre la cloison, du côté où la porte s’ouvrait. D’une main, il fit jouer la clef dans la serrure et attendit que quelqu’un rentre. Madelon n’eut pas même le temps de comprendre ce qui lui arrivait qu’elle était plaquée contre la porte et sentait la froide morsure d’une lame contre sa gorge. Elle éprouva un instant de pure frayeur, certaine qu’il s’agissait d’Elisa et qu’elle allait mourir.
« Qu’est-ce que vous faites ici ! s’exclama Shandry’yl, visiblement énervé par cette intrusion. Madelon crut défaillir de soulagement en reconnaissant la voix chaleureuse.
- Vous êtes fou ! cria-t-elle, encore sous le coup de la peur. J’ai cru que vous alliez me tuer !
- Je suis vraiment désolé. Mais je devais prendre des précautions. Il se peut que le bourreau ait envie de finir son ouvrage.
- Il faut que je m’assoie, sinon je vais m’écrouler par terre. »
Shandry’yl installa la jeune femme sur son tabouret puis alla refermer la porte à clef. Ishaar continuait son voyage onirique, nullement troublé par l’arrivée de la chambrière. Madelon le regarda pendant quelques instants, enviant la sérénité de son visage. Comment pouvait-il dormir aussi calmement, alors qu’un maudit assassin rôdait sans doute dans les parages ? Madelon avait essayé de trouver le repos, mais ses pensées s’agitaient sous son crâne telles des dés dans un gobelet. Elle revoyait la main horriblement mutilée de Konrad, le visage d’Elisa, qui, à la lumière des événements, se paraît d’expressions diaboliques, les cinq doigts sectionnés disposés en pentacle, le poignard ensanglanté… L’angoisse l’avait paralysée sous ses draps pendant plusieurs heures. A maintes reprises, des bruits suspects avaient troublé le silence de sa chambre : le plancher avait grincé, il lui avait semblé qu’on grattait aux murs, une respiration s’était élevé près de ses oreilles… A un moment, elle avait cru discerner une ombre plus noire que l’obscurité, mais ce ne pouvait être que son imagination qui lui jouait un de ses nombreux tours.
Malgré l’évidence que toutes ses peurs étaient imaginaires, Madelon avait fini par allumer sa chandelle. Elle s’était ensuite habillée et était sortie de sa chambre. Puis, après avoir tourné en rond dans la pièce commune pendant quelques minutes, elle s’était décidée à prendre des nouvelles de Konrad. Certes, elle en voulait encore au Rheïnhander pour l’avoir laissé tombé comme une chaussette sale ; mais la chose atroce qui venait de lui arriver dépassait largement la profondeur de son ressentiment, et elle devait s’avouer qu’elle s’inquiétait sincèrement de son sort.
« Ca n’a pas l’air d’aller, s’enquit soudain Shandry’yl d’une voix douce. Des cernes impressionnants pendaient sous les yeux bleus de Madelon, son visage était pâle comme celui d’un revenant et elle tremblait légèrement.
- Non… Elle sentit des larmes couler sur ses joues, et sortit un mouchoir pour les essuyer.
- Vous ne devriez pas faire ça. Laissez-vous bercer par vos peines. N’ayez pas honte de montrer combien vous souffrez. A force de dissimuler ce que l’on a à l’intérieur de soi, on finit par ressembler à une coquille sans âme. Si nous souffrons, c’est que nous sommes capables d’être blessé par la laideur des hommes, mais cela signifie aussi que nous pouvons éprouver de l’émerveillement devant la beauté du monde. Il ne faut pas craindre d’exposer ses douleurs à la lumière du jour. Car seule celle-ci peut les dissiper une bonne fois pour toutes. »
Convaincue par les paroles de Shandry’yl, Madelon laissa libre cours à la rivière de ses peines. Elle sanglota et blottit son visage contre cet homme qui avait si bien su trouver les mots pour l’aider. Les yeux rougis par les larmes, mais le cœur apaisé, Madelon se redressa et fixa son regard sur les traits magnifiques de Shandry’yl.
« Vous n’êtes pas humain. C’était en même temps une question et une constatation.
- Je n’aime pas montrer mon visage à tout le monde, mais cela ne signifie pas que je ne sois pas humain. Mes ancêtres sont humains depuis bien des générations. Si vous aviez voyagé, vous auriez vu des gens comme moi.
- Qui ne sont pas vraiment humains ? demanda-t-elle avec un pointe d’amusement dans la voix.
- Vous êtes très curieuse pour une chambrière, vous le savez ?
- Oui, et je considère cela comme une vertu. Mon métier serait tellement ennuyeux si je ne m’intéressais pas aux clients. J’essaye toujours d’en apprendre le maximum sur leur compte. Mais je m’aperçois que vous n’êtes pas très bavard.
- Oh, j’aime beaucoup parler. Cependant, cela dépend avec qui.
- Et pourquoi ne me parleriez-vous pas comme si j’étais quelqu’un de proche. Après tout, je ne suis qu’une simple fille d’auberge. Vous ne risquez pas grand chose à me racontez votre vie.
- Je préfère ne rien risquer du tout.
- Je vous fais la promesse que je n’en dirais rien à personne, pas même à Balthus, c’est juré ! Alors, qu’en dites vous ? C’est oui ?
- Comme vous y allez, mademoiselle ! Je devrais vous faire confiance simplement parce que vous me donnez votre parole ! Cela ne me suffit pas. Parlez-moi de vous, et après j’aviserai suivant l’intérêt que j’aurais pris à vos révélations.
- Que je vous parle de moi. Mais il n’y a rien à raconter !
- Je suis persuadé du contraire : rien qu’à vous regarder, je sais déjà que vous n’êtes pas une simple roturière. Shandry’yl haussa les sourcils et un sourire mystérieux apparut sur ses lèvres. Madelon rougit et tourna la tête durant quelques secondes.
- Je ne sais rien de mes parents. On m’a retrouvé sur le seuil d’une habitation alors que je n’étais qu’un bébé. Je braillais dans mon berceau, les lèvres bleuies par le froid et l’estomac presque vide. Si personne ne m’avait emmené à l’abbaye de Montsorys, je serais morte dans l’indifférence la plus totale. Mon sauveur offrit de l’argent aux sœurs afin qu’elles me donnent une éducation convenable. Et pendant quinze ans, elles m’ont appris à lire, à écrire, à coudre, à cuisiner, la théologie ainsi que les bonnes manières. Puis j’ai quitté le couvent et de fil en aiguille, je me suis retrouvé chambrière. Il est dur pour une femme de trouver un métier à la hauteur de sa valeur. Néanmoins, j’aime bien ce que je fais, mais je rêve toujours de voyager et de vivre des aventures excitantes.
- Toutes les aventures sont loin d’être excitantes. Je dirais qu’elles sont plutôt pénibles quand elles ne sont pas catastrophiques. Rares sont les fois où l’on goûte réellement au bonheur d’être en terre étrangère. A votre place, je resterais bien sagement à Vaedyn où, ma foi, les choses n’ont pas l’air d’aller si mal pour vous.
- Rien qu’à vous regarder, cela me donne envie de vous accompagner dans vos voyages.
- Méfiez-vous de vos premières impressions. Peut-être croyez-vous déchiffrer sur mon visage des signes qui vous portent à croire que ma vie est passionnante ; que j’ai vu des êtres et des choses merveilleuses ; que j’ai ressenti de violentes émotions au contact d’us et de coutumes étrangers. Et vous ne vous tromperiez pas totalement. Mais j’ai vécu les quelques bonheurs de ma vie au prix de connaissances effroyables, de savoirs que j’aimerais tant, parfois, n’avoir jamais déterrés.
- Je sens comme une menace peser sur vous.
- Et cette menace est dirigée contre tous ceux qui connaissent les mêmes secrets que moi. Madelon, vous êtes encore suffisamment innocente pour vivre une existence normale. Ne vous encombrez pas de problèmes qui ne sont pas vôtres.
- Je ne comprends pas encore parfaitement ce qui s’est passé ce soir, mais je sais que vous n’y êtes pas complètement étranger. Cette femme splendide, je suis certaine que vous la recherchiez. Sinon, pourquoi m’avoir posé des questions à son sujet. Vous étiez inquiet, cela se voyait. Vous vous doutiez de ce qu’elle préparait. Vous la connaissez, et vous savez de quoi elle est capable.
- Madelon, vous êtes une charmante chambrière, mais vous n’êtes pas une aventurière. Vous préférez les contes et les légendes à la réalité. Vous ne savez rien des cauchemars qui guettent ceux qui ont choisi de lutter contre le mal. Continuez à arpenter les contrées de vos songes, mais ne mettez pas les pieds dans la gueule de la réalité, car sinon vous seriez dévorée toute crue.
- La métaphore est suggestive, mais cela ne me fait pas peur. Ecoutez-moi, qui que vous soyez, vous me devez au moins l’honnêteté ; tout à l’heure, je vous ai renseigné sans rien exiger en retour. A votre tour de me livrer des informations : dites-moi qui est cette femme et pourquoi elle s’en est prise à Konrad ?
- Décidément, l’entêtement est une caractéristique propre aux femmes. Très bien, je me soumets à votre demande. Mais tâchez d’être fidèle à votre parole : ne révélez rien de ce que je vais vous dire à quiconque.
- Par les Quatre, je le jure ! La ferveur qui jaillit des lèvres de Madelon surprit Shandry’yl. Peut-être qu’elle ferait une bonne apprentie ? Cette pensée le quitta aussitôt qu’elle fut venue.
- Cette femme se nomme Elisa de Ruchecarmin. Elle est fille d’un comte dont la seule passion était le jeu. Il s’est ruiné et toute sa famille l’a abandonné. Elisa n’était encore qu’une enfant lorsqu’elle a choisi de quitter son foyer pour aller vivre chez l’une de ses tantes. Depuis son plus jeune âge, elle faisait montre d’un caractère insupportable : elle n’écoutait jamais ce qu’on lui disait, n’obéissait jamais aux ordres, ne se pliait à aucune discipline, en bref n’en faisait qu’à sa tête. Mais elle possédait un charme si puissant qu’elle n’avait jamais à subir les conséquences de ses actes. Mieux même, elle parvenait à se faire plaindre : dans le secret de son cœur, sa tante Marylise l’excusait, se disant : son père ne s’en ait jamais occupé, sa mère la détestait et le reste de sa famille s’est tenue éloignée d’elle à cause de la mauvaise société du comte. Comment pourrais-je punir une telle enfant !
« C’est ainsi qu’Elisa put cultiver ses mauvais penchants. Il arriva qu’un jour elle prit définitivement congé de sa chère tante, le seul être au monde qu’elle aimât un peu. Elle voyagea dans son carrosse avec pour seule compagnie son cocher, un homme d’une discrétion infinie, qui ne s’exprimait que par l’intermédiaire de gestes. Elisa passa quelques années à assouvir ses caprices, et c’est au cours d’une de ces frasques que je fis sa rencontre. Non seulement elle me manipula complètement, mais je tombais éperdument amoureux d’elle, au point de n’en plus pouvoir dormir des nuits durant. Elle me devint une véritable obsession : je la voyais partout, je croyais l’entendre me parler à tout moment, je percevais son rire comme si elle eût été à mon côté. Je m’enfermais dans une solitude terrible. Le monde devenait transparent : certes des formes et des contours m’apparaissaient, mais ils ne s’imprimaient pas sur les pages du livre de mon esprit. La réalité s’était changée en fantôme muet et le spectre d’Elisa absente avait pris toutes ses couleurs, tout son volume.
« Je sombrais dans une torpeur proche de la folie, hanté par l’absence d’un être qui me paraissait essentiel, alors que j’étais gouverné par une apparence qui, pour magnifique qu’elle me semblait, n’en demeurait pas moins superficielle. Je manquais me perdre pour de bon sur les sentiers de mes désirs factices, mais il arriva que mon destin vint me réveiller. Il prit la forme d’un homme aux cheveux blancs, sur le front duquel le temps et les soucis s’étaient acharnés mais qui portait dans les yeux une jouvence éternelle. Il me fit comprendre que je m’étais égaré et me proposa de l’aider dans sa tâche. J’acceptais et il me révéla des secrets qui ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui.
« Il m’apprit, et j’en fus stupéfait, qu’Elisa s’était jetée dans les bras de l’Adversaire et que nous devions la traquer. Au commencement, je refusais de le croire. Je me disais qu’il se trompait, mes rêves me montrait Elisa sous un jour tellement glorieux. Cette femme était l’amour de ma vie, et même libéré de son envoûtement je continuais à être persuadé de son innocence. Lorsque nous enquêtâmes sur le premier meurtre, je me forçais à lui inventer des excuses. Je ne pouvais pas croire que j’avais été si totalement abusé. Mais, bientôt, il fallut me rendre à l’évidence : Elisa était un assassin, une personne qui usait de sa beauté et de son charme pour semer la mort et le désespoir. Je voulus mettre un terme à mes jours : l’idée que ma vie s’était longtemps résumée à cette femme et à rien d’autre qu’elle, m’était un supplice infiniment douloureux. Mais je n’en fis rien ; j’étais trop lâche pour cela. La haine dans mon cœur vint remplacer la culpabilité. Je jurais de tirer vengeance de cette maudite manipulatrice.
« Cela fait plusieurs années maintenant que nous la pourchassons avec mon compagnon. Si tout c’était bien passé, l’histoire de notre traque aurait dû s’achever cette nuit. Mais le destin en a voulu autrement.
- Je ne savais pas que… que vous aviez autant souffert. Je suis désolée. Je me suis montrée idiote. C’est vrai, cela ne me regardait pas. Vous aviez raison. » Un long et pesant silence, comme une barrière entre Shandry’yl et Madelon, s’empara de l’espace libéré par les paroles. Il demeura là, imposant, pendant plusieurs minutes. Madelon ne savait que penser : son interlocuteur – dont elle ne connaissait toujours pas le nom – en avait dit beaucoup, mais pas suffisamment pour qu’elle comprît de quoi il retournait. Elle n’osait pas l’interroger plus avant, de peur que celui-ci ne s’emportât contre elle. D’ailleurs, elle n’en avait pas le droit. Il lui avait parlé avec une franchise déconcertante, exposant des blessures intimes qu’elle ne se sentait pas digne de connaître. Très émue, Madelon baissa la tête et laissa le silence devenir le centre de son être.
« C’est la deuxième fois que je raconte cette partie de ma vie à quelqu’un. Je ne pensais pas que cela arriverait un jour. Mais quelque chose en vous m’a poussé à me confier. Si je n’en avais pas eu envie, je ne l’aurais pas fait.
- Alors, j’en suis heureuse. Madelon n’avait pas préparé cette phrase : les mots étaient venus d’eux-mêmes. Oui, elle était vraiment heureuse de ce qui venait de se passer, de ce lien puissant tissé entre deux êtres en à peine quelques minutes. D’habitude, cela n’arrivait jamais que dans les rêves.
- Je ne vous ai pas tout dit, Madelon. Vous vous en doutez. Mais pour connaître l’entière vérité, il vous faudra attendre le retour de mon ami. S’il revient… »
Ishaar ouvrit un œil : la chambre était plongée dans les ténèbres. La chandelle s’était depuis longtemps consumée. L’inconnu qui avait prodigué ses soins étranges à Konrad, drapé dans sa grande cape de voyage, respirait paisiblement. Il dormait, adossé au lit, les pieds contre la cloison. Ishaar n’avait pas perdu une miette de sa conversation avec la soubrette. Tout cela était du plus haut intérêt. Son maître serait ravi d’apprendre les informations concernant Elisa. Ainsi, celle-ci était une servante de l’Etre Sans Cœur. Ishaar comprenait mieux, maintenant, pourquoi elle avait torturé le pauvre Konrad. Le Seigneur de la Nuit se nourrissait de la souffrance et de la douleur des hommes, de leur peur de la mort et de leurs angoisses. Prisonnier des Marches des Profondeurs, il espérait le jour où il serait enfin libre pour défaire ce que les Quatre avaient créé. Enfin, c’est ce que les légendes disaient.
Keshym ne croyait pas à la réalité de l’Etre Sans Cœur et à celle de ses agents. Il s’était toujours moqué gentiment d’Ishaar lorsque celui-ci essayait de lui faire admettre l’existence des Mille de Cinabre, des Serpentaires ou d’autres Etoiles Terrestres moins terrifiantes. Mais demain, à son réveil, il serait obligé de modifier son opinion : ce qui s’était passé cette nuit dans l’auberge ne pourrait pas manquer de le faire réfléchir. Dans le cas contraire, un bon tête à tête avec l’inconnu l’obligerait à y voir plus clair.
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10Août, 2009, 14:57:58 »
La porte de l’auberge s’ouvrit avec fracas, et trois gardes en armure vêtus de tabards entrèrent dans la salle commune. On était à peine au mitan de l’heure de la Nymphe que déjà, tel un mauvais vent apporté par le réveil du jour, les premiers clients se pressaient au comptoir pour exiger à boire. L’aubergiste, qui avait passé une nuit affreuse, il suffisait de regarder ses yeux rougis par le manque de sommeil pour s’en apercevoir, accueillit les indésirables avec un sourire pincé qui ressemblait plus à une grimace. Les voix joyeuses des hommes qui achevaient leur tour de surveillance vrombirent sous son crâne telles des pierres lancées par des garnements. A cause de son mal de tête, il dut se résigner à servir lui-même les gardes plutôt que de hurler après son valet d’auberge qui devait encore dormir à cette heure. Furieux de devoir se soumettre à cette tâche ingrate, il promit de passer sa colère sur Balthus et même de lui faire quitter le royaume des rêves en sursaut pour lui apprendre à négliger ainsi son travail.
Une fois servis, les gardes allèrent s’asseoir autour d’une table. Bientôt, la salle commune retentissait de leurs voix alourdies par l’alcool et de leurs rires. Ils s’interrompirent brusquement lorsque la porte s’ouvrit en grinçant légèrement, et que parut un vieil homme aux cheveux d’un blanc neigeux. Il portait une grande cape de voyage bariolée, faite de cent morceaux d’étoffe de couleur différente cousus entre eux. Sa tête était couverte d’un chapeau affaissé par les intempéries, qui s’ornait à l’arrière d’une plume autrefois blanche et aujourd’hui d’une couleur indéfinissable. Il paraissait soucieux et épuisé. Ses bottes qui lui montaient en dessous des genoux étaient pleine de boue, et son visage ridé portaient des zébrures brunes. Il avait sans doute traversé une forêt avant de parvenir à Vaedyn. Quelques feuilles s’étaient d’ailleurs prises dans sa cape, qui se mélangeaient au premier regard avec la multitude des pièces de tissu.
Le vieil homme s’approcha d’une table non loin de celle où les gardes s’étaient installés et se laissa tomber sur son siège tellement il n’en pouvait plus. L’aubergiste, témoin de la scène, trouva là matière à courir extirper Balthus de son nuisible sommeil. Il traversa les cuisines, s’engouffra dans un couloir éclairé par la lumière souffreteuse d’une chandelle posée sur une caisse, longea le dortoir des chambrières et cuisinières et se planta devant le réduit où logeait le valet d’auberge, un mauvais sourire aux lèvres. Content de lui, il frappa trois coups bien pesés à la porte, s’apprêtant à s’engouffrer en trombe dans la pièce et se mettre à tonitruer. Par malheur, Balthus parut immédiatement, convenablement habillé et toiletté et salua l’aubergiste d’un bref signe de tête. Ce dernier, fort contrarié, s’empêcha de donner libre cours à sa mauvaise humeur et ordonna au valet de s’occuper du nouveau client, tout en lui faisant remarquer que sa paresse l’avait obligé à en servir trois autres avant celui-là.
Balthus passa devant lui sans dire un mot, et s’en alla vers la pièce commune. L’aubergiste se promit de diriger sa mauvaise humeur sur Madelon, qui, la veille, avait été en proie à une distraction très mal indiquée pour une jeune chambrière. Il lui ferait la morale, puisqu’elle s’entendait si peu aux choses de la vertu. Pourquoi fallait-il que lorsque les choses différaient légèrement de l’ordinaire, tous les membres de son personnel devinssent insupportables ? Sans pouvoir apporter de réponse convenable à son interrogation, il se rendit aux cuisines, maugréant bien haut afin de faire savoir à son monde qu’il était d’une humeur massacrante.
Balthus s’approcha de la table où s’était assis le vieil homme, un sourire convenable accroché aux lèvres.
« Bonjour monsieur, commença-t-il d’une voix aimable, comment puis-je vous être utile ? » L’homme aux cheveux de neige soupira longuement, tout en levant ses yeux qui brillaient d’une lumière intense sur le visage de Balthus. Le valet d’auberge tressaillit sous l’acuité du regard et déglutit, mal à l’aise. Le vieil homme demeura silencieux un long moment, gardant les yeux fixés sur Balthus. Ce dernier se raidit dans une posture qui au fil des secondes devint de plus en plus inconfortable. Enfin, après un rapide raclement de gorge, la voix de l’homme s’éleva, grave mais pleine d’une douceur qui puisait son origine à la source de nombreuses peines :
« Bonjour. Excusez-moi, je suis très fatigué… J’aurais souhaité savoir si mon ami Shandry’yl se trouvait encore dans votre auberge.
- C’est tout ? Vous ne désirez pas manger quelque chose, boire un peu ?
- Si, vous avez raison. Apportez-moi une tasse de thé ainsi qu’une galette au miel. Je suppose que vous en faites ?
- N’ayez crainte, il y a tout ce qu’il faut au Rougepleure. »
Quelques instants plus tard, Balthus déposait un bol fumant sur la table ainsi que deux galettes odorantes.
« Voilà, ça fera deux darimes, monsieur. » Le vieil homme fouilla dans son escarcelle et en tira deux pièces qui scintillaient comme des écailles de poisson au soleil. Le valet d’auberge les mit dans sa poche et s’apprêta à repartir.
« Et pour mon renseignement ?
- A quoi ressemble-t-il, votre ami ?
- Je doute que vous ayez aperçu son visage, dit l’homme avec un petit rire. Il se drape toujours dans une ample cape couleur de sombre forêt.
- Je crois bien me rappeler qu’un individu habillé de la sorte est arrivé la veille, tard dans la soirée. Attendez un instant… Oui, maintenant, je le revois parfaitement. Même qu’une mèche de cheveux argentée dépassait de sous son capuchon.
- Est-il encore ici ?
- Je ne peux pas vous répondre, je viens juste de commencer ma journée. Mais, étant donné que nous venons d’ouvrir il y a environ dix minutes, cela serait vraiment étonnant qu’il soit déjà parti.
- Je vous remercie. » Un sourire timide apparut sur les lèvres du vieil homme, tandis que sa main s’emparait habilement d’un aiglon qui vint rapidement rejoindre la paume ouverte de Balthus.
« Monsieur est trop bon », remercia sincèrement le valet d’auberge. Puis il disparut rapidement de la salle commune.
Bizarre, j’ai senti de la peur dans sa voix. Et ce n’était pas simplement de la crainte. Je suis sûr qu’il s’est passé quelque chose de terrible ici même, et pas plus tard que la nuit dernière. Pourvu que Shandry’yl soit encore en vie !
Le vieil homme commença à manger sous les coups d’œils des gardes, qui devinrent bientôt de plus en plus réguliers et appuyés. Alors qu’il mordait à pleine dents dans sa galette après avoir bu une gorgée de thé à la menthe, les trois hommes d’armes se levèrent et vinrent l’entourer. Sans paraître rien remarquer, l’homme reprit un peu de thé et savoura une nouvelle bouchée de galette au miel.
« Dis-donc, l’ami, ce n’est pas très poli de nous tourner le dos. »
L’homme resta impassible, avalant calmement les dernières miettes de sa bouchée.
« Je crois qu’il est un peu sourd, se moqua l’un des gardes, un jeune au profil de chacal.
- Bah, c’est normal quand on a son âge, renchérit un second.
- Hé, le vieux, on t’cause », dit le troisième en se penchant près de l’oreille du vieil homme et en lui tapotant l’épaule.
Ce dernier ferma les yeux sans répondre, essayant de contenir son irritation. Mais il avait connu des situations bien autrement désagréables. Il se retourna vers les gardes et arbora un sourire ingénu.
« On peut pas dire que ce soit facile de faire la causette avec toi, l’vieux ! s’exclama le jeune au profil de chacal.
- Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Je vous demande pardon, je n’entends plus très bien depuis qu’une arquebuse a explosé près de mes oreilles.
- C’est ça, ne fais pas l’idiot grand-père. On t’a vu parler avec le valet d’auberge.
- Ouais, fais pas l’mariolle, ou alors j’te promets que j’vais t’arranger un peu la face, l’ancêtre.
- Qu’est-ce que vous voulez, messieurs ? répondit le vieil homme d’une voix qu’il s’efforçait de garder sereine.
- Mes amis et moi, on s’demandait si tu pourrais pas nous amuser un peu avec tes talents. Sûr qu’t’es un d’ces gars qui voyage d’ville en ville pour gagner sa croûte en s’produisant sur les places. On s’trompe ?
- Vous avez parfaitement raison.
- Alors on voudrait qu’tu nous joues un air ou qu’tu nous montres un tour d’ton invention. A moins qu’tu sois encore capable d’marcher sur les mains ou d’faire d’aut’es pitreries !
- Connaissez vous le vol de l’ange béat ?
- Non, jamais entendu parler. Les deux autres gardes hochèrent la tête pour signifier que ce tour leur était également inconnu.
- Bien, en ce cas, c’est parfait. Voici une couronne, dit-il en prélevant une pièce dorée dans sa bourse, qui arracha des éclairs de convoitise aux yeux des hommes d’armes. Je l’installe comme ceci sur mon pouce et m’apprête à l’envoyer dans les airs tracer sa scintillante trajectoire parabolique. C’est après que la pièce aura atteint son apogée, lorsqu’elle commencera à redescendre, que vous devrez être particulièrement attentif. Si vous êtes suffisamment concentrés, vous verrez se dessiner devant vous le visage de l’Etoile Terrestre la plus splendide qui existe. Concevez que la plus belle des femmes, à ses côtés, paraîtrait tout aussi vilaine que le plus horrible des laiderons. Je vous laisse vous préparer à ce qui est l’une des quelques rares expériences qu’un homme ne peut plus oublier de sa vie une fois qu’il l’a vécu. »
Les trois gardes se prirent à espérer monts et merveilles après les belles paroles du vieux jongleur. Le désir que l’or avait fait naître dans leurs cœurs n’existait déjà plus, emporté par la promesse d’un plaisir dont il n’avait jusqu’à ce jour jamais rêvés.
« Prêts, messieurs ? »
Pour toute réponse, les gardes hochèrent la tête, leur attention toute entière fixée sur le disque brillant de la couronne. Le vieil homme, d’une brusque pichenette, projeta la pièce en l’air. Les prunelles des gardes se focalisèrent dessus, comme si elles eussent été des serres capables de s’y agripper pour ne plus la lâcher. La couronne acheva son ascension et amorça sa chute en tournant légèrement sur elle même. Il parut aux gardes qu’elle ralentissait son mouvement et qu’elle tombait aussi lentement qu’une plume. Bouches bées, ils la regardèrent défier longuement les lois de la gravité. Puis, enfin, elle termina sa lente course dans la main du vieil homme, qui était tout sourire.
« Avez-vous vu l’ange, messieurs ?
- Non, mais c’est parce que je n’étais pas assez concentré. Recommencez ! » Les acolytes du jeune au profil de chacal approuvèrent silencieusement et tous les trois se perdirent dans la contemplation de la pièce d’or. Malgré leur bonne volonté ils n’aperçurent pas le moindre visage se former dans les airs.
« T’es en train de nous faire tourner en bourrique, l’vieux ! Montre-nous d’quoi t’es vraiment capable ou alors j’men vais t’jeter dans un cul de basse fosse pour escroquerie. Et j’te jure que t’es pas prêt d’en sortir.
- Connaissez vous le seigneur Ylvan Montfermeil de Talestres, messieurs ?
- Jamais entendu un nom à coucher dehors comme çui-là ! Les trois gardes s’esclaffèrent bruyamment.
- Hum… Voyez-vous, cet homme bien né a été mon maître de musique. Il m’a enseigné une partie de son savoir sur le noble instrument qu’est la flûte à bec. Je vais aujourd’hui m’employer à faire revivre son souvenir, en jouant le plus beau des morceaux qu’il ait composé. Cet air a pour titre : un genou en terre devant ces choses invisibles qui font un homme. »
Les gardes se regardèrent en signe d’incompréhension : que pouvait bien vouloir signifier un tel charabia ! Ils scrutèrent avec méfiance la main du vieil homme qui fouillait dans son ample cape. Elle ressortit bientôt, les doigts serrés autour d’une flûte peinte, dont les couleurs s’écaillaient par endroit. Le bec de l’instrument déposé entre ses lèvres, le vieil homme prit une profonde inspiration puis souffla, ses doigts courant sur le corps de la flûte comme s’ils caressaient la peau d’une personne aimée. Les notes aussitôt s’élevèrent, faussement légères, déployant une ambiance qui effaça momentanément la présence de la salle commune, pour la remplacer par celle d’une chambre qui a vu un enfant devenir un adulte. On devinait la lumière éblouissante offerte par un soleil rasant, on sentait l’humidité de l’herbe scintillante de rosée, on surprenait le chant lointain d’une mésange. Le monde passait par la fenêtre et apaisait l’enfant qui étudiait, assis à son bureau. Les difficultés qu’il rencontrait ne le troublait pas ; à chaque fois que sa pensée ne parvenait pas à saisir ce que le livre lui disait, il libérait son attention pour se fondre dans les harmonies terrestres. Un peu de monde habitait en lui et le soutenait. Les notes devinrent plus aiguës tandis que le temps filait tel une bobine dévidant toujours plus et toujours plus vite son fil de vie. L’enfance, au crépuscule de l’adolescence, à l’aurore de l’âge adulte, était une prairie dorée de souvenirs qui attendait dans l’ombre de son crâne qu’à ses heures d’introspection il vienne s’y prélasser.
Lorsque le vieux jongleur cessa de jouer, les gardes, gênés par la force des émotions qu’ils éprouvaient, tournèrent chacun le regard vers un point inoffensif de la réalité immédiate. Les grosses poutres de soutènement qui supportaient la galerie ou le toit, remplirent ce rôle à merveille. De l’amusement pouvait se lire dans les yeux du vieil homme. Il n’était pas mécontent d’avoir éveillé un peu de l’humanité qui se cachait sous ces apparences quelconques et même un peu vulgaires. Les gardes oublièrent le musicien et sa composition, hésitèrent un instant à retourner s’asseoir à leur table, puis, mus par une soudaine impulsion, se dirigèrent vers la sortie et disparurent dans un bâillement lumineux.
Cela ne fait pas de mal à ces brutes d’opérette d’avoir un peu honte de ce qu’ils sont. Ils oublieront vite cette beauté que je leur ai donnée, mais je suppose qu’aujourd’hui ils verront les choses autrement qu’à l’ordinaire. Malheureusement, la puissance de l’art est limitée à la conscience qu’en a celui qui y goûte.
Il s’étira sur sa chaise, satisfait d’avoir géré à son avantage une situation qui aurait pu lui être terriblement défavorable. Mais il ne s’agissait que d’un incident fort mineur au regard du motif véritable de sa présence en ces lieux. Il recula sa chaise et se leva, puis s’avança jusqu’au comptoir qui était pour le moment désert. Il frappa à coups redoublés contre le meuble, jusqu’à temps que Balthus survienne, visiblement préoccupé.
« Pourriez-vous monter voir si mon ami est encore dans sa chambre, je vous prie ? Dites-lui que c’est de la part de Rhyn et que c’est urgent.
- Je suis désolé monsieur, mais je n’en ai pas le droit.
- C’est très important, je vous assure. La voix du vieil homme avait prit une intonation plus grave.
- Mon patron m’a interdit de déranger les clients sous la menace expresse qu’il me renverrait si je dérogeais à ses ordres.
- Dans ce cas, indiquez-moi le numéro de sa chambre et je le dérangerai, comme vous dites, moi-même.
- C’est qu’il ne m’est pas permis non plus de laisser monter les clients qui ne logent pas à l’auberge.
- Vous ne comprenez pas : il s’agit d’une affaire qui ne peut pas souffrir de retard.
- Je crois bien qu’elle va devoir souffrir encore un peu, votre affaire… » Balthus s’interrompit et tourna la tête en direction des bruits de pas qui résonnaient juste derrière lui. L’aubergiste le regardait avec des yeux noirs. La peau de son visage avait pris cette teinte cadavérique qui était chez lui la marque indubitable d’une colère difficilement contenue. Il écarta le valet d’auberge sans ménagements et se campa froidement en face du vieil homme.
« Et bien monsieur, comment puis-je vous aider ? Je vois que vous êtes dans l’embarras par la faute de ce maudit valet incapable d’agir comme il le faudrait.
- En vérité, votre subalterne n’est pas en faute. Il essayait de me convaincre qu’il lui était impossible de prévenir de mon arrivée un de mes amis qui loge dans votre auberge.
- Allons-donc, s’il s’agit d’un de vos amis, je suis sûr qu’il sera ravi de savoir que vous êtes ici. Balthus, cours chercher cette personne immédiatement. » Le valet fut obligé de s’exécuter, quoique de fort mauvaise grâce, mais, comme l’aubergiste ne le quittait pas des yeux, il dut hâter le pas, et c’est presque en courant qu’il grimpa les marches.
« Et qui est donc cet ami que vous souhaitez rencontrer de si bonne heure ? s’informa l’aubergiste sur un ton mielleux.
- C’est un grand voyageur. Vous l’avez certainement remarqué, il porte une grande cape vert sombre. » Le patron de l’établissement faillit s’étrangler en entendant ces mots. Il se rappelait du vacarme de la veille et des problèmes financiers qui ne manqueraient pas d’en découler. De plus, il y avait maintenant cette histoire stupide qui circulait sur un monstre qui se serait infiltré dans l’auberge pour assassiner l’un des clients. Toute l’affabilité et les darimes dispensés par Keshym tôt ce matin, ne lui faisaient pas oublier d’être inquiet.
« Quelque chose ne va pas ? demanda le vieil homme d’une voix aux accents charitables.
- Non, non, tout va très bien. C’est seulement que je viens de me rappeler que je ne peux pas laisser mon personnel sans surveillance pendant plus de deux minutes, surtout quand il y a de l’huile sur le feu… Excusez-moi, je dois retourner aux cuisines. »
Ainsi ce vieux bateleur, ou qui qu’il fut, connaissait l’un des clients qui avait été impliqué dans les fâcheux événements de la veille. Ce ne pouvait être une simple coïncidence. Il devait rester vigilant et essayer de comprendre ce qui se tramait, ou son auberge pourrait bien se volatiliser sous son nez ; du moins était-ce l’image hyperbolique qu’il convoquait, quand il sentait l’imminence d’un trouble majeur dans sa médiocre existence.
Quelques instants plus tard, Balthus redescendait les marches quatre à quatre, suivit de près par Shandry’yl. Le valet d’auberge plissait les paupières afin de voir si son patron ne s’était pas embusqué dans un coin de la salle commune pour l’espionner. Pas vraiment soulagé, il avança jusqu’au comptoir et, baissant la tête pour souffler, il ahana d’une voix entrecoupée de brèves mais intenses inspirations : « Voici… votre ami, monsieur ? Veuillez… me pardonner… si j’ai pu manquer… de prévenance… à votre endroit.
- Vous n’avez rien à vous reprocher. Tenez, voici un darime pour vous dédommager de votre peine. » Balthus tenta de refuser l’offre généreuse à grands renforts de gestes de la main, incapable de parler davantage. « Tss, tss… C’est de bon cœur que je vous donne cet argent. Acceptez le sans faire d’histoire » D’ailleurs, il ne m’en coûte rien, puisque ce n’est même pas le mien !
Balthus mit la pièce dans sa poche, non sans s’être au préalable assuré que l’aubergiste ne se trouvait pas derrière lui. Il se redressa en inspirant profondément, fit une rapide révérence et s’éloigna de l’autre côté du comptoir.
Shandry’yl observait Eliandher - il avait aussitôt reconnu le vieil homme - avec autant de soulagement que ce dernier le faisait. Une fois Balthus sorti de la salle commune, les deux amis se prirent dans les bras, en silence, leurs cœurs cognant à grand rythme l’un contre l’autre.
« Que s’est-il passé, tu m’as fait une de ces peurs, Eliandher… pardon, Rhyn !?
- Retirons nous à cette table de l’autre côté de la pièce, nous y serons plus tranquilles pour discuter. » Shandry’yl approuva la décision du Ménestrel et l’accompagna dans un coin éloigné du comptoir et des autres tables.
« Ma courte vie a bien failli s’achever cette nuit, Rhyn. Si un improbable sauveur n’était pas intervenu, Elisa m’aurait expédié dans l’Inframonde.
- Crois bien que j’en suis profondément désolé, Shandry’yl. Mais les difficultés n’ont cessé de s’interposer entre moi et Vaedyn, de sorte que j’ai été obligé d’emprunter des chemins détournés pour parvenir jusqu’ici. Les hommes du baron Marec m’ont retrouvé. Je n’ai jamais eu affaire de toute mon existence à des êtres aussi acharnés à atteindre leur but. Je n’arrive pas à croire qu’une femme est à l’origine de tout ceci.
- Effectivement, tu as raison. Il y en a une deuxième.
- Toujours l’humour aux lèvres, mon ami ! Ah, je suis si heureux de te retrouver en chair et en os. J’ai passé les trois dernières nuits à faire d’épouvantable cauchemars. Nul besoin de t’en raconter le contenu : tu te doutes que tu en étais l’acteur, ou devrais-je dire la victime principale.
- Evidemment, j’aurais été vexé si tu m’avais dit que tu avais pu dormir sur tes deux oreilles. J’espérais bien que tu avais été retardé par quelque problème mineur. Mais je n’aurais jamais pensé qu’il s’agisse des protecteurs de ta chère Hélénice.
- Je dois avouer que cela a fait plus que me surprendre. C’est quand on pense que vos pires ennemis sont les servants du Feu Corrompu, qu’on s’aperçoit que les simples humains ne sont pas loin d’être aussi dangereux, du moins à leur façon.
- Tout ceci serait fort drôle si ce n’était tragique. Elisa a réussi à s’échapper grâce à l’une de ses fameuses sphères pleines de morphéneuse. Cela m’a mis dans une rage qu’encore maintenant j’ai du mal à contenir. Si seulement elle était à ma merci, je lui tordrais le cou sans hésiter une seule seconde.
- Cette violence ne te ressemble pas Shandry’yl. Rappelles-toi qu’il est mauvais de se laisser contrôler par les pulsions négatives qui sont en nous. Elles nous jettent dans une lutte absurde dont on ne sort jamais vainqueur.
- J’ai conscience que je ne devrais pas tenir de tels propos, mais ce que j’ai vu hier soir m’empêche de garder mon calme. Elle a encore torturé un pauvre homme. Heureusement, cette fois elle n’a eu le temps que de lui couper tous les doigts de la main gauche. Si je ne m’étais pas manifesté à ce moment là, il est certain que cette nouvelle victime de la cruauté insensée d’Elisa aurait péri. Mon intervention aura au moins servi à quelque chose. Cependant, je l’imagine déjà en train de recommencer. Je voudrais tellement qu’elle cesse son œuvre démente !! Malgré mon désir de la retrouver dans les plus brefs délais, j’ai été dans l’incapacité d’échafauder le moindre début de plan en ton absence. Regarde-moi, Rhyn, ne suis-je pas pitoyable. Sans toi, je ne suis rien, tout juste une ombre à la poursuite d’une sombre chimère.
- Tu n’as pas le droit de parler aussi sévèrement de toi, Shandry’yl. Premièrement parce que cela est faux. Deuxièmement parce que nous ne pouvons nous permettre aucune faiblesse en ce moment, et troisièmement parce que ce que tu as fait sans moi, montre que tu es un valeureux Porteur d’Arcane. Je suis certain que les Quatre sont fiers de toi. Même si nous en avons si peu souvent conscience, Ceux qui ont créé notre monde et ont permis que la vie s’y épanouisse sont à nos côtés et nous supportent. Nous ne sommes pas seuls, Shandry’yl. Mais nous sommes libres : libres de combattre ce qui cherche à nous dominer, ou libres de nous abandonner à son pouvoir qui semble un incendie face à un seau d’eau. Les Quatre nous ont offert un cadeau sans prix : chacun d’entre nous n’y goûtera qu’une fois, et ceci afin que chacune des âmes innombrables qui peuplent le cosmos ait le bonheur d’en profiter une fois avant la fin de l’Unité. N’oublie jamais que si nous luttons, nous le faisons pour nous, mais aussi pour ceux qui mettront leurs pas dans les empreintes que nous leur auront laissées. Et il faut que ces empreintes soient le plus larges possibles afin qu’ils puissent y marcher droit.
- Tu m’impressionnes toujours autant, Rhyn. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui ait un telle constance dans ses propos. S’il devait y avoir une définition de la vérité, je dirais qu’elle réside en chacun de nous dans ce noyau invariable à partir duquel notre être se développe. Cela te fait sourire, Rhyn ?
- Celui qui donnera une définition convenable de la vérité n’est pas encore né, si tu veux mon avis. Non, la vérité est trop belle pour se laisser enfermer dans les pages quelconques d’un dictionnaire ou par les barrières de mots habilement choisis. Je ne suis pas certain qu’on puisse la rencontrer de son vivant. Je me demande parfois si l’au-delà n’est pas la seule vérité ; mais je doute qu’une réponse aussi pernicieuse me satisfasse.
- La vérité est un sujet bien trop ouvert pour que nous continuions d’en parler aujourd’hui. Je propose que nous commencions à réfléchir sur la façon de retrouver Elisa au plus vite.
- Suggestion approuvée, disciple. » Et ils partirent d’un grand rire qui fit surgir un bref instant le passé de sa gangue brumeuse.
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10Août, 2009, 14:59:20 »
Ishaar était parvenu non seulement à faire se lever Keshym de bonne heure, mais aussi à le faire s’interroger avec précision sur les événements survenus la veille au soir. Son maître ne croyait toujours pas à la réalité de l’Être Sans Cœur, mais son combat contre le serpent pourpre l’obligeait à considérer le monde d’un autre œil. La créature s’était livrée à toute une série de manœuvres que seule une intelligence humaine pouvait générer. Même en refusant de tout son être de partager les croyances d’Ishaar, il devait néanmoins, au risque de paraître stupide aux yeux des gens – oui, mais de quels gens ? – consentir à avouer son trouble. De plus, l’étrange visage de Shandry’yl et l’intuition pas moins bizarre qu’il avait eue que cet individu était lié aux Porteurs d’Arcane le plongeait dans un réel malaise. Il avait peu dormi, et la vision des doigts coupés avait gâché cette courte période.
Cependant, il n’était pas aussi fatigué que si son manque de sommeil avait trouvé sa cause dans une simple insomnie. Son esprit ressassait des images de serpents aux prunelles luisantes de malignité, de serkhès aux lames dégoulinantes de sang, ainsi que de visages androgynes qui se déformaient, pour arborer tantôt l’expression de la plus vive souffrance, tantôt un masque d’une froideur ténébreuse. La voix crissante d’Elisa lui vrillait encore les tympans, et Ishaar l’avait regardé avec de grand yeux étonnés lorsqu’il avait plaqué ses mains sur ses oreilles alors qu’il lui parlait. Keshym s’était excusé sans s’expliquer, mais Ishaar s’était à son tour confondu en politesses. Si bien que Keshym avait renoncé à toute justification lorsque, l’esprit de nouveau transpercé par l’horrible voix grinçante, il s’était pris la tête à deux mains en gémissant sourdement. Ishaar lui avait demandé s’il pouvait le soulager d’une quelconque manière, mais le colosse Bedelkhémite ne lui avait pas répondu.
C’est tout naturellement qu’Ishaar l’avait ensuite encouragé à se rendre en sa compagnie dans la salle commune de l’auberge, afin d’aborder Shandry’yl et de faire plus ample connaissance avec lui. Keshym n’y voyait pas d’inconvénient et les deux hommes sortirent de la chambre. Ishaar vint prendre quelques nouvelles du blessé auprès de Madelon qui le veillait encore, préférant encourir les réprimandes de son patron, plutôt que de quitter le chevet de cet homme pour qui elle éprouvait plus que de la seule tendresse. Il lui était difficile de savoir si son subit regain affectif pour Konrad provenait de l’immense pitié qu’il lui inspirait, ou bien s’il existait entre eux quelque chose de plus fort, qu’Elisa, malgré tous ses charmes, avait été incapable de détruire. Elle ne prétendait pas connaître la réponse, mais désirait plus que tout, pour l’instant, demeurer auprès de Konrad afin de l’aider dès qu’il aurait émergé de sa torpeur. Lorsque Shandry’yl puis Ishaar avaient quitté la chambre du blessé, ils l’avaient invité, chacun à leur tour, à se reposer un peu, se proposant de la suppléer dans sa tâche. Mais elle avait rétorqué qu’elle ne considérait pas sa veille comme une contrainte, et les deux hommes s’étaient éclipsés sans essayer de la raisonner davantage. Ishaar s’attarda un instant à regarder Madelon, et il se rendit compte que la vision de la jeune chambrière lui était agréable. Désireux de ne pas faire attendre son maître trop longtemps, il détourna les yeux des lèvres charnues de la jeune femme, lui adressant un dernier sourire de sympathie avant de disparaître pour de bon.
Keshym mit un certain temps à repérer Shandry’yl ; il s’aperçut aussitôt qu’il s’était assis à la table la plus en retrait du centre de la salle commune, et qu’il parlait à voix basse avec un individu âgé vêtu d’une cape bariolée. Suivi d’Ishaar, il s’avança en direction des deux hommes.
Shandry’yl fut le premier à repérer l’arrivée de Keshym et de son compagnon. Eliandher suivit son regard tout en écoutant son ami lui expliquer brièvement qui étaient les nouveaux-venus : « Voici Keshym, mon sauveur, et Ishaar, le médecin qui s’est occupé du client blessé. »
Keshym était habillé à la mode ériméenne, d’un bliaut beige qui laissait voir le col de sa chemise en lin. Il portait de bonnes chausses en laine qui s’enfonçaient dans des bottes adaptées à un long voyage. Bien qu’il fut interdit aux civils de posséder une arme dans l’enceinte de Vaedyn, il portait son serkhès lame au clair, accroché à un baudrier de cuir qui passait sur son épaule gauche. Ce qui frappait en premier lieu quand on jetait un œil à son visage basané, c’était son long nez pareil au bec d’un oiseau de proie. Il avait des cheveux noirs et crépus qui encadraient un haut front évoquant celui d’un taureau ; ses yeux s’ouvraient telles deux fentes obscures dans sa chair et ne révélaient rien de ce qui se tramait dans l’esprit qui les dirigeait.
Autant Keshym était grand et carré d’épaule, autant Ishaar possédait cette allure voûtée, propre aux lettrés ayant passé la moitié de leur vie à se baisser pour chercher un ouvrage renfermant la connaissance. A l’inverse de celui qu’il appelait son maître, il n’avait fait aucune concession au mode de vie ériméen et continuait à se vêtir d’une grande robe noire frangée de plumes d’araks et possédant un capuchon, qu’il gardait toujours rabattu dans le Désert pour se protéger de l’incandescence solaire. Son visage n’inspirait pas vraiment la confiance, avec son nez en serre d’aigle, ses lèvres étroites et pincées, ses sombres yeux vifs qui jetaient des éclairs, son front ramassé barré de plis soucieux. Mais lorsqu’on le connaissait un peu plus, on s’apercevait que sous cette apparence peu plaisante se cachait un homme d’une rare sagesse, qui savait rapidement mettre son interlocuteur à l’aise, et plus même, lui inspirer un certain bien-être.
Eliandher détailla les deux hommes du regard et, en réponse à leurs sourires, les invita à asseoir. Ce que firent Keshym et Ishaar sans se faire prier.
« Que me vaut le plaisir de vos présences de si bon matin, messieurs, demanda Shandry’yl d’une voix chaleureuse.
- Ishaar a tenu à ce que je vienne vous parler face à face. J’ai jugé que ce n’était pas une mauvaise idée, surtout après les événements de la veille.
- Il est vrai que toutes les nuits qu’on passe dans les auberges ne ressemblent guère à celle que nous avons vécue cette nuit ! … Permettez-moi de vous présenter un bon ami à moi : il se nomme Rhyn et est jongleur de son état.
- Ravi de faire votre connaissance, s’exclama Keshym en tendant son énorme main à Eliandher. » Ce dernier la serra précautionneusement, ce qui eut pour effet de provoquer l’hilarité du géant Bedelkhémite. Ishaar, habitué au tempérament vif de son maître, se permit un clin d’œil en direction de Shandry’yl tandis qu’il saisissait la main que le jongleur lui présentait.
« Décidément, personne ne me croit capable de maîtriser ma force. Et pourtant, Rhyn, vous-ai je causé la plus petite douleur ?
- Absolument pas, maître Keshym.
- Ah non, vous n’allez pas vous y mettre, vous aussi. Il me suffit bien que mon compagnon s’imagine qu’il m’est redevable d’un quelconque service rendu, et me décerne à chaque fois qu’il m’adresse la parole ce titre honorifique que je ne mérite sûrement pas.
- Mon maître, ne vous mettez pas ainsi en colère. Après tout, je suis certain qu’il vous est plaisant d’être ainsi appelé. » Keshym jeta un regard irrité à Ishaar, avant de partir d’un rire qui roula tel un coup de tonnerre dans la salle commune. Alerté par ce vacarme, Balthus surgit derrière le comptoir et, fronçant les sourcils, observa les quatre hommes assis à l’autre bout de la pièce. Il se rendit auprès d’eux et s’enquit de leurs désirs : à l’exception d’Eliandher, qui avait déjà mangé, les trois autres commandèrent une légère collation. Le valet d’auberge repartit lentement vers les cuisines, s’arrêtant parfois comme pour réfléchir, alors qu’il s’efforçait de jeter discrètement un œil dans leur direction. Le manège de Balthus ne trompa personne, mais, puisqu’il s’était suffisamment éloigné, les quatre hommes reprirent leur conversation un ton en dessous.
« Voilà, ce cher Ishaar est persuadé que ce qui s’est passé hier au soir est la faute de l’Être Sans Cœur. ( Eliandher et Shandry’yl tressaillirent. Non pas que ce nom leur fit peur, mais ils étaient surpris de l’entendre prononcer par le Bedelkhémite ). Evidemment, je ne crois pas à ces sornettes. Mais, étant donné ce que j’ai vu hier soir de mes propres yeux, je me suis dit qu’une petite conversation avec vous ne pourrait pas me faire de mal. Donc, je vous écoute.
- Que voulez-vous savoir ? interrogea Shandry’yl depuis l’ombre de son capuchon.
- Et bien, tout ce qui me permettrait d’éclaircir un peu l’étrange soirée d’hier.
- Shandry’yl, intervint Ishaar juste avant que ce dernier ne réponde, j’ai une confidence à vous faire : je ne dormais pas lorsque vous avez raconté à Madelon votre triste histoire concernant Elisa. Je suis désolé.
- Alors vous savez presque tout, murmura Shandry’yl d’une voix soudainement lasse.
- Non, je n’ai encore rien dit à mon maître. » Keshym regarda curieusement Ishaar, s’étonnant que ce petit homme ait pu lui celer un secret. Au lieu de lui en tenir rigueur, il se trouva fort aise de constater qu’Ishaar ne lui était pas complètement inféodé. Trop de confiance entre deux hommes qui ne se connaissaient pas depuis suffisamment longtemps, était une preuve de manque de jugement ; or, Keshym s’apercevait qu’Ishaar conservait son indépendance, ce qui était signe d’initiative chez cet individu qu’il avait jusqu’à aujourd’hui considéré comme en étant dépourvu. D’ordinaire, Ishaar se contentait de prendre ses ordres auprès de lui, sans jamais avancer de suggestion de son propre chef. Qu’il ait pris une décision sans en référer d’abord à son maître, indiquait qu’il savait réagir efficacement lorsque la situation l’exigeait.
« Désirez-vous connaître les raisons qui m’ont poussé à venir jusqu’ici, Keshym, lui demanda Shandry’yl sur un ton neutre.
- Oui, j’en serais honoré. » Et Shandry’yl lui fit le récit qu’Ishaar avait entendu pendant la nuit.
« J’ai comme l’impression que vous laissez beaucoup de détails dans l’ombre, remarqua Keshym lorsque Shandry’yl eut cessé de parler.
- Il ne m’appartient pas d’en dire plus pour le moment. Hier soir, vous m’avez sauvé la vie : je vous devais quelques explications. Mais il me semble que vous ne me croyez pas, lorsque j’évoque la soumission d’Elisa à une force qui nous dépasse tous et de loin.
- Vous ne vous trompez pas. Je n’arrive pas à penser que vous êtes sérieux quand vous évoquer l’existence de l’Être Sans Cœur. Il s’agit ni plus ni moins d’un mythe, d’une réalité joliment déformée par les siècles passés pour apporter la crainte chez les hommes. Je veux bien admettre que des créatures qui n’ont rien d’humain possèdent une certaine forme d’intelligence, et même qu’elles peuvent être particulièrement dangereuses et mal intentionnées à notre égard, mais qu’il existe un Adversaire de l’homme, une incarnation du Mal Absolu, provoque plutôt mon amusement qu’une peur quelconque. Si un tel être habitait notre réalité, je vois mal pourquoi il ne serait pas déjà parvenu à ses fins ?
- C’est en effet une très bonne question ; et je crois que mon ami possède une partie de la réponse, à défaut de connaître l’entière vérité. » Eliandher, d’un geste, rappela à Shandry’yl ce qu’il pensait de la vérité. Ce dernier feignit de s’excuser, mais chacun des deux amis savait exactement à quoi l’autre songeait en son for intérieur.
« Maître Keshym ( le Bedelkhémite fit la grimace ), j’ai peine à vous voir ainsi résister à ce qui est une évidence. Vous qui avez été confronté à ce serpent pourpre, ce rejeton malade des Serpentaires, n’avez vous pas vu dans ses yeux la malignité et le vice, n’avez vous pas éprouvé un instant de frayeur, comme au cours d’un de vos cauchemars ?
- J’admets que cette créature était fort repoussante et même inquiétante. Ce n’est pas pour autant que son existence a quelque lien avec l’Être Sans Cœur.
- Vous prononcez ce nom bien à la légère, Albek. ( Keshym s’étonna qu’un Eriméen ait pu deviner son origine sans se tromper ) Si vous saviez seulement qui Il est et ce dont Il est capable, vous ne vous montreriez pas aussi sûr de vous.
- Vous chercher à m’inquiéter, Rhyn, mais cela ne prend pas avec moi. Je me suis d’ailleurs toujours demandé comment un homme tel qu’Ishaar pouvait s’être laissé prendre aux rets de la superstition.
- Que savez-vous des Porteurs d’Arcane, Keshym ? » Ce dernier remarqua, presque avec déplaisir, que Rhyn avait laissé tomber le maître.
« C’est une vieille légende, un conte que l’on raconte aux enfants quand ils sont encore trop jeunes pour se montrer utiles à la communauté. Il parle d’individus élus par les Quatre pour supporter Leurs pouvoirs, d’humains dont les veines charrient le sang de nos créateurs. On dit qu’ils sont capables de merveilles, de guérir des blessures qui laisseraient le meilleur des chirurgiens dans l’incapacité d’user de sa science, de se nourrir du vent, de déchaîner la colère des éléments, et de bien d’autres choses encore. On les affuble de dons soit-disant miraculeux, alors que ce sont des individus à peine favorisés par la nature.
- C’est ainsi que vous les voyez, n’est-ce pas ? Et que connaissez-vous des Talents, Keshym. Des Animanciens, Mnémomanciens et Médictants, des Larrons, des descendants des Légendaires et des Ménestrels ? Répondez-moi franchement !
- Ce sont des noms qui circulent. Une fois, j’ai entendu parler d’une jeune fille qui pouvait converser avec les mésanges. Mais il ne s’agissait bien sûr que de l’interprétation des gens de son village, qui étaient trop heureux de donner libre cours à leur imagination pour tenter de chasser la banalité de leur quotidien. Non, ce ne sont que des racontars plaisants, qui m’amusent lorsque je les entends dans les tavernes et les auberges, mais rien de plus.
- Votre opinion me paraît bien tranchée sur ces sujets.
- C’est qu’il faut se montrer inflexible avec les chimères. Sinon, elles finissent par vous emporter dans leur monde, et vous ne serez jamais plus en état de vous en échapper. Je ne veux pas des prisons, même de celles que nous créons dans nos têtes pour nous aider à supporter la monotonie que l’on suppose parfois à la vie. J’aime ma liberté, rien ne m’est plus précieux.
- Sur ce dernier point, au moins, vous semblez convaincu. Mais le reste de votre argumentation me paraît être le fruit d’une volonté de votre part de nier ce qu’est vraiment le monde. Vous vous raccrochez à votre conception de la réalité à la manière d’un naufragé à son esquif, comme si vous craigniez de la voir s’écrouler à chaque instant. Ecartez-vous un peu de la ligne droite que vous avez tracée pour vos pensées, vous y verrez plus clair.
- C’est un raisonnement sensé, maître. Cessez de vous protéger contre tout ce que vous découvrez de neuf. Alors vous vous sentirez de nouveau comme l’homme que vous étiez autrefois : sûr de lui, efficace et serein.
- Tu as peut-être raison, Ishaar. Je lutte depuis trop longtemps contre ce qui m’arrive. Depuis mon bannissement, je ne comprends plus ce monde dans lequel je suis né. Il me semble qu’il change plus vite que ce que je peux percevoir, que je suis tel un roc, condamné à la fixité, à demeurer à l’écart des êtres et des événements. Cependant, ce n’est pas une raison suffisante pour laisser mon bon sens se faire gouverner par la superstition.
- Mais il ne s’agit pas de superstition ; si la peur de l’Être Sans Cœur est si communément partagée par les gens, c’est qu’il existe une réalité tangible qui en est à la source. La plupart des sujets du roi Kelrode n’osent pas prononcer le nom du Mal. Et ils n’ont pas tort d’user de prudence. Car si le simple fait d’articuler à haute voix le nom abhorré n’est pas dangereux en soi, il concourt à créer un climat de crainte et de suspicion dont l’Ennemi se sert afin d’affaiblir ses éventuels opposants. Sachez, maître Keshym ( et Eliandher appuya délibérément sur le maître ) que la plus belle ruse du Mal est de faire croire à son absence. S’il craint la lumière, ce n’est pas parce qu’elle le blesse, mais uniquement parce qu’elle révélerait sa présence de façon indéniable. L’Adversaire préfère agir sous le couverts des ombres : ainsi, même si les gens doutent, ils ne peuvent jamais être totalement certains de ce qu’ils perçoivent. Et c’est pourquoi vous parlez de croyance ; car la perception commune du Mal repose sur l’intuition et non sur une identification précise. D’ailleurs, il me semble que l’on a toujours beaucoup plus peur de ce que l’on ne connaît pas.
- Foin de ce beau discours, Rhyn ; ce n’est pas avec des mots que vous me convaincrez. Vous me jugerez sceptique, mais je réfute la présence du Mal. Cela serait trop commode d’accuser une sorte de dieu maléfique des malheurs de l’humanité. Si les choses ne vont pas bien, nous n’avons qu’à nous en prendre à nous-mêmes.
- Il ne s’agit pas de ça, intervint Shandry’yl. Je sais que les hommes sont capables du meilleur comme du pire. Personne n’a besoin de leur dire quand voler, quand piller, quand assassiner, quand violer, quand brûler, quand exterminer. Mais, au moins, nous sommes libres de nos choix. Si l’Ennemi triomphait, plus rien n’existerait d’autre qu’un joug pesant sur le cou de chacun. Nous serions réduits à un esclavage perpétuel, ou peut être à une condition inférieure, que nous ne sommes pas en état d’imaginer. Nous possédons trop peu de renseignements sur Celui que nous combattons. J’avoue que nous sommes encore obligés de supposer et de croire ; mais, mon ami Rhyn et moi, avons été témoins de tant de meurtres déments, que nous sommes certains de discerner un motif commun qui les relie. Ce motif est flou, je dois le concéder, mais il n’en reste pas moins réel.
- Mais surtout, il y a une autre raison, beaucoup plus évidente, qui nous assure de la validité de notre lutte. » Une lumière s’alluma dans les yeux d’Ishaar. Il avait compris ce que Rhyn sous-entendait : Shandry’yl et lui étaient des Porteurs d’Arcane.
Fin du chapitre II
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