A quelques détails près, je reproduis ici mon sentiment sur le livre d'Isabelle Pantin, tel que je l'ai noté sur le forum d'Elbakin :
Je viens de terminer la lecture de
Tolkien et ses légendes, et c'était une lecture fort inspirante.
Pour commencer par quelques (petites) réserves, je suis d'accord avec la remarque d'Anne Besson (
dans son compte rendu sur Fabula) portant sur le caractère pas toujours très intelligible de l'organisation d'ensemble de l'essai. Fort heureusement, la conclusion, d'une grande clarté et d'une certaine hauteur de vue, permet de mieux comprendre, par exemple, pourquoi l'ouvrage se termine par une analyse approfondie de la cosmologie - organisation qui reste un peu surprenante, malgré tout. Dans un autre ordre d'idées, en lisant le chapitre IV qui porte sur l'approche des fictions de Tolkien par le prisme des textes critiques de Lewis, je me suis demandé si Tolkien aurait été d'accord avec une telle perspective sur son œuvre, les deux universitaires, malgré leur influence réciproque indéniable, ayant quand même eu des points de vue distincts et parfois opposés. (Ce qui n'enlève rien à l'intérêt que présente ce chapitre, par ailleurs.)
Ceci dit, il reste que le livre d'Isabelle Pantin est d'un très grand intérêt. La contextualisation de l'œuvre de Tolkien dans son époque, les recherches effectuées sur les influences non seulement médiévales et antiques, mais aussi contemporaines, relèvent d'un travail investigatoire vraiment remarquable. Au fil du texte, Isabelle Pantin défriche certains secteurs peu explorés des études tolkieniennes, et avance un certain nombre d'observations ou d'hypothèses très éclairantes. J'ai par exemple trouvé très fin l'argument supplémentaire qu'elle a trouvé contre la thèse de Tolkien raciste, quand elle montre que les folkloristes dénoncés par Tolkien (Müller, Dasent) avaient préparé le "Nordic nonsense" nazi. Les éléments sur l'étude du style du SdA, son "réalisme poétique", confirment bien la qualité littéraire de l'œuvre. J'ai trouvé tout à fait passionnante l'analyse sur la rencontre entre tragédie et providence dans la Terre du Milieu, dont le syncrétisme débouche sur l'univers de la Féerie ; il en résulte par exemple une étude lumineuse d'Eowyn (que personnellement, j'ai toujours trouvée l'un des plus beaux personnages de la Terre du Milieu), en tant que personnage tragique qui se soustrait à la tragédie par son goût indomptable de la liberté, et qui dépasse les codes de la tradition parce que capable simultanément de désobéissance et d'amour filial.
Vincent Ferré notait sur Elbakin que l'ouvrage était facile à lire, et c'est vrai que le texte d'Isabelle Pantin est d'une très grande clarté et d'une certaine élégance. Reste, à mon avis, que le livre demeure adressé au grand public cultivé ou aux tolkiendili. Mais il vaut le détour, ne serait-ce que parce qu'il brosse un portrait de Tolkien beaucoup plus nuancé que ne le faisait la biographie d'Humphrey Carpenter. Là où Carpenter s'attarde souvent sur le désordre dans la créativité de Tolkien, Isabelle Pantin dégage plutôt les mécanismes d'inventeur d'un auteur qui découvre son œuvre autant (ou plus) qu'il ne la conçoit ; là où Carpenter nous montre l'écrivain en point de vue externe, sans parfois bien le comprendre (témoin les premières pages de la biographie), Isabelle pantin essaie d'explorer son intériorité créatrice. Du coup, on ressent toute la
sympathie que l'essayiste éprouve pour son sujet. Et cette sympathie nous livre sans doute des clefs pour mieux appréhender Tolkien.