Glorfindel
Guidon
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« le: 30Août, 2010, 21:14:11 » |
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Bien des lais furent composés Sur des hauts faits des temps passés, Et beaucoup parlent de prouesse, De courtoisie et de largesse, Et d’autres de mauvaises farces, De méchants larrons et de garces, De mensonge et de félonie, D’autres encor, de Féerie, Et bien sûr, on aime toujours A chanter d’armes et d’amours. Ces lais furent faits en Bretagne, Pas en Normandie ou Champagne, Car autrefois, les rois bretons, Quand ils entendaient leurs barons Dire aventures ou merveilles, Prenaient des harpes sans pareilles Et composaient alors des lais. De ces lais, certes, j’en connais Bon nombre, mais pas tous, hélas ! Mais ça ne m’empêchera pas, Seigneurs d’égayer la journée : Je chanterai le lai d’Orfée. Orfée aimait par dessus tout Le son de la harpe, et ce goût Le poussait à bien accueillir Les jongleurs, pour le divertir. Lui même était bon musicien ; A vrai dire, il jouait si bien Qu’on ne lui connaissait d’égal D’Ecosse jusqu’au Portugal. Tous ceux qui l’entendaient jouer Se mettaient alors à penser Qu’ils se trouvaient en Paradis Et écoutaient les airs jolis Que devant Jésus jouent les anges, Plus beaux que le chant des mésanges. Cet Orfée était autrefois Un souverain, de tous les rois D’Angleterre le plus puissant, Car il était le descendant Par sa mère du roi Junon ; Son père était le roi Pluton. On prenait ces rois pour des dieux, Pour leurs exploits aventureux. A Winchester vivait Orfée, Et il régnait sur la contrée. Et ce roi épousa jadis La courtoise dame Heurodis, Qui était vraiment la plus belle De ce monde, à ce qu’on dit d’elle. Elle était aussi généreuse, Aimable et sage, et vertueuse. Un jour, chacun le tient pour vrai, Pendant le joli mois de mai, Durant lequel les prés fleurissent Et les gaudines reverdissent, Heurodis alla au verger, En se faisant accompagner De deux meschines des plus gentes, Pour y voir les fleurs odorantes Et pour écouter les oiseaux, Dont les chants étaient doux et beaux. Elles s’assirent toutes trois Sous un arbre greffé, je crois, Et là, la reine s’endormit. Les pucelles, à ce qu’on dit, N’osèrent pas la réveiller, Et la laissèrent sommeiller Bien plus tard que l’heure de none. Et puis soudain, sans que personne N’ait rien fait pour la déranger, La reine se mit à hurler, A tordre horriblement ses mains, A se griffer visage et seins Et à lacérer robe et cotte, Comme une folle ou une sotte. Les pucelles n’osèrent mie Demeurer en sa compagnie ; Vers le palais, elles s’enfuirent Et tout épouvantées, se mirent A prévenir les chevaliers, Les pages et les écuyers, Les varlets et les autres gens Que la reine était hors de sens. Alors dames et demoiselles, Pages et chevaliers fidèles Se ruèrent tous au verger, Et tentèrent de maîtriser La reine qui se malmenait, Se giflait et se déchirait. Il la menèrent à sa couche Et l’y maintinrent, mais sa bouche Continuait à proférer Des cris, et elle, à résister. Quand sire Orfée apprit cela, Il vint près d’elle, l’observa Plein de chagrin et de détresse. Avec douceur, avec tendresse, Il demanda : « O belle amie, Vous que j’aime et que je chérie, Vous étiez, ma tendre Heurodis, Plus belle et blanche que le lis, Et vous voici échevelée, Lacérée et ensanglantée. Votre joue autrefois vermeille Est si pâle que c’est merveille. Vos doigts frêles et effilés Sont pleins de sang et abîmés. Hélas, vos si beaux yeux, ma reine, Me considèrent avec haine ! Voient-ils en moi un ennemi ? Dame, je demande merci ! Dîtes quel est votre tourment, Je vous aiderai à l’instant ! » La dame s’apaisa enfin, Et en proie à un grand chagrin, Dit au seigneur de la contrée : « Hélas, mon seigneur, sire Orfée ! Depuis que nous nous connaissons, Jamais encore nous n’avons Etés en froid ou en colère, Mais à présent, fortune amère, Il va falloir nous séparer. Beau sire, je dois m’en aller. -Ma reine, il n’en est pas question ! Quand et dans quelle direction Vous faut-il partir, et pourquoi ? Vous ne partirez pas sans moi : Je vous suivrai au bout du monde, Au-delà de la mer profonde ! -Non, seigneur, ce n’est pas possible, Car ma détresse est trop terrible : Lorsqu’étendue sous les pommiers Je sommeillai, deux chevaliers Vinrent à moi en grand arroi Dire de la part de leur roi Qu’il désirait fort me parler. Mais je n’osai pas y aller, Et ne le voulut pas non plus. A rien ne servit mon refus, Car leur roi survint sans tarder : Il se faisait accompagner De cent superbes chevaliers Montés sur de blancs destriers, Et d’autant de dames, je crois, Montées sur de blancs palefrois. Leur précieuse vêture était Plus blanche que neige ou que lait. Jamais je ne vis, à part eux, Gens si beaux et majestueux. Le roi portait une couronne Si merveilleuse que personne N’en a vu de plus riche encor : Elle n’était pas faite d’or, Ni d’argent, mais d’un sol joyau Qui étincelait, clair et beau, D’un éclat digne du soleil. Jamais on ne vit son pareil ! Et dès que ce roi fut venu, Sans que je l’ai du tout voulu, Il me mit sur un palefroi Et m’emmena. Avec le roi, Je chevauchai vers sa contrée : J’y vis plus d’une tour dorée Et son palais très somptueux, Ses cités, ses bois giboyeux, Ses rivières, ses prés fleuris, Ses jardins où poussent les lis, Ses châteaux, plus de trente-six, Et ses beaux destriers de prix. Puis, sans davantage tarder, Il me ramena au verger Et me dit : « Dame, dès demain, Venez à cette heure au jardin, Vous asseoir sous l’arbre greffé, Et nous viendrons, en vérité, Pour vous emmener à jamais En notre beau royaume. Mais, Si vous refusez de venir, Il vous faudra, dame, souffrir : Votre corps sera déchiré, Et chaque membre lacéré. Nul ne pourra nous faire obstacle, Et, prenez le comme un oracle, Nous vous emporterons quand même. Dîtes adieu à qui vous aime. » De ces mots, le roi fit grand cas : « Malheur ! dit-il. Hélas ! Hélas ! J’aimerais mieux perdre ma vie Que mon épouse et mon amie ! » A ses barons, il demanda Conseil, mais las : nul n’en trouva. Le lendemain, peu avant none, Le seigneur Orfée en personne Escorta sa reine au jardin En étreignant sa belle main. Avec lui venaient deux milliers De ses plus vaillants chevaliers, De toutes leurs armes vêtus, Et tous étaient bien résolus A défendre leur souveraine. Mais cette précaution fut vaine : Assise sous l’arbre greffé Auprès de son époux aimé, Heurodis fut, par féerie, Otée aux gens de sa mesnie, Sans que nul ne pût voir comment. Que de cris, de pleurs, de tourment ! Se rendant à sa chambre, Orfée Se pâma, pleura son aimée, Faisant montre d’un si grand dol Qu’on eût pu le prendre pour fol. Puis il manda chaque baron, Duc ou comte de grand renom, Et devant tous, il dit : « Seigneurs barons, sans contredit, Je veux que mon bon sénéchal, Qui toujours me fut très loyal Et que je tiens aussi pour sage Protège tout mon héritage, Mes cités, mes terres, mon bien. Dorénavant, servez-le bien, Comme vous l’avez fait pour moi, Car je ne vivrai plus en roi : Je veux maintenant vous quitter Pour aller vivre et demeurer Dans les bois, pour pleurer mon sort. Lorsque vous apprendrez ma mort, Choisissez-vous un nouveau roi. Que Dieu vous garde, par ma foi. » Tous les barons se lamentèrent, Poussèrent des cris, supplièrent A genoux le roi de rester, De ne pas ainsi les quitter. « Assez ! Je pars ! » répondit-il. Alors le roi noble et gentil Quitta son royaume et les siens, Son fort château et tout ses biens, Vêtu non pas d’étoffe fine, Mais seulement d’une esclavine, Et il n’emporta pas d’épée, Seulement sa harpe sculptée. Il passa les portes, pieds nus, Et entra dans les bois touffus. Ah ! Que de douleur et d’émoi Manifesta-t-on pour le roi, Lorsqu’il partit si tristement ! Il vécut dès lors pauvrement, De manière sauvage et fruste : La demeure la plus vétuste Eût mieux valu que rien du tout, Et il faut ajouter surtout Qu’au lieu de se parer de vair Ou d’hermine, il vêtait sa chair D’herbes et de feuilles lacées. Lui qui possédait des contrées, Des châteaux, de fortes tourelles, Des cités et des citadelles, Faisait son lit dans de la mousse : Sa couche n’était pas fort douce ! Lui qui avait des chevaliers, Des dames et des écuyers Ne voyait plus aux alentours Que des serpents, goupils et ours. Lui qui avait jadis goûté Mets de choix et vin raffiné Devait creuser pour déterrer Des racines, et les manger. Il vivait de baies en été -bien pauvre chère, en vérité !- Et en hiver, d’herbe, d’écorce : Quand nécessité nous y force, Il faut se contenter de peu. Sans même la chaleur d’un feu, Il vécut pendant dix années, Et les souffrances endurées Marquèrent son corps durement. Sa barbe hirsute poussa tant, A l’instar de sa chevelure, Qu’elles touchèrent sa ceinture. Sa harpe était ton son déduit. Il la cachait, à ce qu’on dit, A l’intérieur d’un arbre creux, Et quand le temps était radieux, Il en extirpait l’instrument Pour en jouer tout son content. La musique emplissant le bois, Les animaux, à chaque fois, Pour l’écouter jouer s’assemblaient, Et tous les oiseaux se perchaient Aux branches au-dessus de sa tête, Tant sa musique était parfaite. Mais dès qu’il arrêtait de jouer, Les bêtes partaient sans tarder. Souvent, à l’heure de midi, Le roi voyait non loin de lui Passer le roi de Féérie, Chassant avec sa compagnie Dans un concert de cors bruyants, De cris joyeux et d’aboiements. Pourtant, jamais il ne voyait Ce que cette troupe chassait, Ni par où elle s’en allait. Parfois, Orfée apercevait Un grand ost de fiers chevaliers, Montés sur de blancs destriers, Ayant l’allure de barons Et portant moult beaux gonfalons, Chacun tenant l’épée en main. Le roi ne sut pas quel chemin Ils prenaient, ni pour quelle guerre. Cela ne le rassurait guère. Mais il voyait parfois aussi Un spectacle bien plus joli : En beaux habits venaient gaiement Chevaliers et dames dansant Au son des luths, des tympanons, Des flûtes et des psaltérions. Un certain jour, le triste roi Vit des dames en bel arroi, Soixante ou plus, ce me semble, Qui chevauchaient toutes ensemble, Pleines de joies et de gaieté, Et aucun homme, en vérité, Ne venait alors avec elles. Chacune des dames si belles Portait sur son poing un faucon, Ou bien un noble émerillon. Chevauchant près d’une rivière, Les dames, de belle manière, Lançaient leurs rapides faucons Sur les canards et les hérons : Chaque faucon tua le sien Et le ramena vite et bien. Orfée en fut témoin, et rit : « Voilà beau jeu et beau déduit ! Je veux voir cela de plus prêt ! » Et il s’approcha en effet, Mais venant auprès d’une dame, Il reconnut pour sûr sa femme, Sa très chère reine Heurodis, Plus belle et blanche que le lis ! Adonc l’un l’autre regarda, Mais aucun des deux ne parla. Le voyant en telle détresse, La noble dame, de tristesse, Versa maintes larmes amères. Alors, les autres cavalières Entraînèrent la noble reine, Ignorant son dol et sa peine. « Hélas ! dit le roi, quel malheur ! Mort, que ne perces-tu mon cœur ! Ma vie a vraiment trop duré, Puisqu’aujourd’hui, j’ai contemplé Heurodis sans lui dire un mot. Suis-je donc un fol ou un sot ? Mais désormais, quoi qu’il m’en coûte, Je compte bien suivre sa route Et celle de sa compagnie. Je fais peu de cas de ma vie ! » L’esclavine vite enfilée, La harpe de l’arbre tirée, Il se hâta à la poursuite Des belles dames qui, bien vite, Pénétrèrent dans une roche. Le roi, voulant en rester proche, Les suivit sous terre un moment, Tantôt courant, tantôt rampant. Ainsi, il parvint à l’entrée D’une belle et vaste contrée, Verte et plane et, en vérité, Claire comme soleil d’été. Au milieu était un château, Grand et merveilleusement beau. Les remparts extérieurs brillaient Comme cristal, et arboraient Cent tours très élevées et fortes. D’or rougeoyant étaient les portes, Les murailles étaient ornées D’émaux, et de plus, incrustées De pierres, de joyaux précieux. Le pilier le moins merveilleux N’était pas fait de chêne ou d’if, Mais d’or très brillant et massif. Ce pays était toujours clair, Jour et nuit, été comme hiver, Car quand le soleil se couchait, Chacune des gemmes luisait Tant qu’on se fût cru en plein jour. Ce palais paraissait la cour Du Paradis, où règne Dieu : Nul ne saurait peindre ce lieu, Décrire sa magnificence Comme il le mérite, je pense. Au château, les dames allèrent Et par les portes s’engouffrèrent. Orfée alla donc y frapper. Le portier vint lui demander S’il savait quelque art ou métier. « Certes, oui ! dit-il au portier. Je suis un excellent jongleur, Qui voudrait jouer pour ton seigneur ! » Alors, on lui ouvra la porte. En entrant dans la place forte, Alors, il vit entre les murs Forces gens, dont tous étaient sûrs Qu’ils étaient morts et enterrés, Mais qui étaient emprisonnés : Certains avaient perdu leurs bras ; D’autres, pire encor, n’avaient pas De tête, ou bien s’étaient noyés Ou avaient été étranglés, Ou brûlés vifs, atrocement. Plus d’une femme en mal d’enfant Gisait là, prise de folie. Tous ces gens-là, par féerie, Avaient été pris, enlevés Et en ce château emportés. Là, le roi vit son Heurodis, Portant ses atours de jadis, Dormant sous un arbre greffé. Ses vêtements, en vérité, La lui firent bien reconnaître. Désirant rencontrer le maître Du château, sire Orfée entra Dans la grand’salle, et contempla, Assis sous un dais majestueux, Le roi et seigneur de ses lieux. Auprès d’elle siégeait sa femme, Une très belle et noble dame. Leurs couronnes resplendissaient, Et leurs riches atours brillaient Tant qu’Orfée avait de la peine A fixer des yeux roi et reine. Il s’agenouilla devant eux Et dit : « Gentil sire, je peux Jouer pour vous une mélodie Qui réjouira votre mesnie. » Le roi lui dit : « Quel homme es-tu, Toi qui en ma salle est venu ? Personne ici, en vérité, Ne t’a invité ni mandé. Depuis que je règne en ces lieux, Nul n’a été si audacieux, Nul ne s’est présenté à moi, Sinon sur mon ordre, ma foi ! -Seigneur, je me comporte tel Que doit le faire un ménestrel : Nous allons aux riches palais Pour y chanter fables et lais. Qu’on nous reçoive bien ou pas, A tous, nous offrons le soulas. » Il s’assit donc devant le roi Pour jouer un air de bon aloi, Des très douces notes qui plurent Tant aux gens de la cour qu’ils furent Prompts à s’assembler près de lui. Le roi, de même, en fut ravi, Ainsi que son épouse tendre, Et prit grand plaisir à l’entendre. Lorsqu’Orfée arrêta de jouer, Le roi, pour le récompenser, Lui dit : « Tes airs sont mélodieux ! Demande-moi ce que tu veux : Je te paierai sans lésiner. Demande donc sans hésiter. -Sire, dit-il, je vous réclame En guerredon la belle dame Qui dort sous un arbre greffé. -Non, dit le roi. Pendard prouvé ! Ce serait par trop regrettable, Car elle est belle et désirable, Et tu es rude, tanné, maigre. Nul ne saurait rester allègre, Vous voyant si mal assortis. -Mais, beau sire, je vous le dis, Ce serait chose laide et folle Si vous brisiez votre parole : Vous m’avez promis d’accorder Ce que je voudrais demander, Et vous ne pouvez vous dédire. » Le roi réfréna donc son ire, Et dit : « Soit, prends-la par la main Et allez donc votre chemin. » Après s’être incliné, Orfée Alla chercher sa bien-aimée, Et la mena hors du pays Pour rentrer parmi ses amis. Ils allèrent d’un pas tranquille A Winchester, la bonne ville Où ils avaient longtemps vécu. Le roi, n’étant pas reconnu Du fait de sa triste apparence, Conçut un plan subtil, je pense : Dans les faubourgs de la cité, En un logis fort dépouillé, Il prit son gîte, et demanda A l’hôte qui demeurait là : « Qui gouverne donc ce pays ? J’aimerais bien l’avoir appris. » Alors l’hôte lui raconta Tout ce que vous savez déjà : Comment on avait enlevé La courtoise Heurodis, malgré Tous les efforts de son mari, Comment Orfée était parti, Nul ne savait en quel pays, Comment le sénéchal, depuis, Gardait loyalement la terre, Sans injustices et sans guerre. Le lendemain, peu avant none, Orfée alla donc en personne Se présenter à son château, Enveloppé d’un vieux manteau. Il avait laissé au logis La courtoise dame Heurodis, Mais emmené son instrument. A travers les rues, le voyant, Les comtes, les nobles barons, Bourgeois, maîtres et compagnons Disaient : « Voyez cet homme ! Reviendrait-il à pieds de Rome ? Il est noueux, tel les vieux hêtres, Et sa barbe touche ses guêtres ! » Et lui, voyant son sénéchal Arrêté devant un étal, Il dit : « Sénéchal, pitié ! Accordez-moi votre amitié, Je suis jongleur de Païennie. Hébergez-moi, je vous en prie ! » Le sénéchal lui dit : « Suis-moi ! En souvenir de mon cher roi, J’accueille bien dans sa maison Les harpistes. Viens, compagnon. » Au palais, pendant le repas, Chacun prit un noble soulas, Car moult musiciens y jouaient, Et bien des ménestrels chantaient. A table, Orfée était assis, Silencieux, dans son manteau gris : Il était muet comme une carpe. Enfin, il prit sa belle harpe, Et joua merveilleusement Un air mélodieux et charmant. Chacun prisa fort sa musique. Voyant la harpe magnifique, Le sénéchal la reconnut. Il fit signe que l’on se tût, Et demanda : « Dis-moi, jongleur, Connaîtrais-tu donc, par bonheur, Celui qui autrefois porta Ta harpe ? Qui te la donna ? -Sire, dit-il, je l’ai trouvée Au fond d’une sombre vallée, Auprès d’un corps mis en morceaux, Dévorés par lions et corbeaux, Il y a dix ans de cela. » Le sénéchal s’en désola : « Hélas, cria-t-il, quel malheur ! Orfée est mort, mon bon seigneur ! Las, des bêtes l’ont dévoré ! Ah, je regrette d’être né Lorsque j’entend cette nouvelle. Fortune lui fut par trop cruelle De lui infliger cette mort ! » Affligé par ce triste sort, Il se pâma, tombant au sol. Ses barons, contemplant son dol, Le relevèrent pour lui dire : « Ce chagrin ne sert à rien, sire. » Orfée eut ainsi connaissance De toute la reconnaissance Et de l’amour que lui portait Son sénéchal, vassal parfait. Il se dressa, et déclara : « Ne pleurez plus, car je suis là ! Je suis votre seigneur Orfée, Et j’ai, en la onzième année Après avoir fui ma mesnie, Trouvé ma reine en Féerie, Et je l’ai confiée à un hôte. Si vous aviez commis la faute De vous réjouir de mon trépas, Je vous aurais, n’en doutez pas, Exilé sans hésitation. J’ai voulu, de cette façon, Eprouver votre loyauté, Et vous avez bien mérité D’être le roi de la contrée, Quand ma vie sera achevée. » Alors tous les gens de la cour Reconnurent, en ce beau jour, Leur seigneur, et s’agenouillèrent Devant lui. Puis ils s’empressèrent De le faire baigner et raser, Et superbement habiller. Ensuite, en somptueux arroi, On conduisit auprès du roi Son épouse, au milieu du son De la harpe et du tympanon. Plus d’un, en contemplant cela, Fut si ému qu’il en pleura. Orfée et sa reine, au château, Furent couronnés de nouveau, Et vécurent longtemps ensuite. Après leur mort, l’histoire écrite Rapporte que le sénéchal Devint un roi bon et loyal. Puis les harpistes de Bretagne, Qui parcourent bourgs et campagne Toujours à l’affût de nouvelles, Trouvèrent ces choses si belles Qu’ils en firent un lai, ma foi, En le nommant d’après le roi. Mélodieuses en sont les notes, Jouées sur les harpes ou les rotes. Mon chant est maintenant fini. Que Dieu nous tienne hors de souci !
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