Le maître de l'oud
(scénario Mille et une nuits)L'histoire en quelques motsLes PJ voyagent vers Cordoue en compagnie d'un musicien de renom, lorsque celui-ci perd un défi musical contre un autre artiste, perdant du même coup son précieux instrument. Il sollicite l'aide des PJ pour regagner son instrument, ce qui va entraîner les personnages sur la piste d'un luth au caractère possessif et au passé voyageur et trouble.
Ce scénario peut être adapté sans grande difficulté à d'autres univers de JdR méd-fan.
Il n'a pas besoin d'être joué d'une seule traite, et peut être imbriqué dans un scénario plus large.
Quels joueurs, quels personnages ?Le scénario est pensé pour 2 ou 3 joueurs. Ils n'ont pas besoin d'être fins connaisseurs de l'Andalousie musulmane, dont toutes les particularités ne sont pas mises en jeu ici.
Les personnages peuvent être variés : l'intrigue fait peu appel à la science du combat, les PJ peuvent donc prendre des profils moins courus, de juristes, de lettrés, etc.
Où l'on voyage vers CordoueAl Andalous, mois de Rabi'ou Al-Awwal, an 388 de l'Hégire (mars 998 selon le calendrier chrétien)En ce temps-là, le calife Hisham II (qu'Allah le tienne en bonne garde) règne sur le califat omeyade de Cordoue, aidé dans sa tâche par son vizir du palais Muhammad ibn Abî’Amir (qu'Allah soit satisfait de lui), surnommé al-Mansur, c'est-à-dire le Victorieux, et Cordoue est la plus belle des cités du monde connu, dépassant même Bagdad malgré ce que peuvent en dire les Abbassides.
Les PJ voyagent en direction de Cordoue où les appellent diverses affaires. La capitale du Califat attire notamment certains curieux qui souhaitent voir les fameuses cloches qu'Al-Mansur (qu'Allah soit satisfait de lui), au cours d'une de ses campagnes qui lui ont valu son surnom, a ramené de la ville de Compostelle, prises par les armées de l'Islam. Mais c'est aussi une ville de pouvoir, de savoir, de commerce, d'arts. Gageons donc que les PJ (que la miséricorde d'Allah s'étende sur eux) auront quelque raison de se rendre à Cordoue.
Alors qu'ils sont sur la route de Cordoue, les PJ font halte dans un caravansérail situé à un jour de trajet de la capitale. C'est un endroit où prendre un peu de repos et un bon repas ; mais c'est aussi l'endroit où les fonctionnaires du califat viennent jeter un premier regard sur les marchandises qui franchiront les portes de la capitale les jours suivants.
Cette halte est l'occasion pour les PJ de faire connaissance entre eux, si ce n'était déjà fait.
[« Vous êtes dans un caravansérail », ça change de « Vous êtes dans une auberge », non ?

]
Le MJ pourra peupler ce caravansérail de personnages pittoresques. Parmi eux, Muhammad el Tuyibí (qu'Allah en soit content), un joueur d'oud, c'est-à-dire de luth. Un homme d'une trentaine d'années, jovial, régalant les personnes présentes de son chant et de sa musique, vêtu d'une très belle tenue de soieries et d'une calotte assortie.
Dans la soirée, Muhammad est pris à parti par deux hommes venus de l'extérieur. Ils semblent le connaître et savoir précisément qu'il est dans les lieux, car ils se ruent directement sur lui, sabre et poignard à la main, l'interpellant par son nom, et lui criant « Tu paieras ce que tu as fait ! ».
L'échauffourée est de courte durée, car deux gaillards – des gardes d'une caravane, très certainement – usent de leurs armes et font passer les deux intrus de vie à trépas.
S'il est questionné, Muhammad el Tuyibí reste très évasif sur ce qui, à son avis, a pu provoquer le désir de vengeance de ces hommes. Une jeune femme séduite par son art ? Ah, les jeunes filles sont promptes à s'enflammer pour la musique. Une dette de jeu ? Certes, Allah n'aime pas les jeux de hasard, mais ce n'était qu'une petite distraction.
L'artiste profite de cet incident pour demander à pouvoir se joindre au groupe des PJ pour terminer le voyage plus tranquillement jusqu'à Cordoue.
Où l'on retrouve un joueur d'oud à CordoueAlors qu'ils vaquent à leurs occupations respectives dans Cordoue, les personnages en viennent à rencontrer de nouveau Muhammad el Tuyibí.
[Peu importe quel PJ le rencontre en premier. Et le MJ peut jouer sans encombre sur le délai entre l'arrivée à Cordoue et cette nouvelle rencontre. C'est pour cela que mêler ce scénario à un autre peut être intéressant : pour jouer sur la longueur de ce délai.]
Lors de cette nouvelle rencontre, Muhammad el Tuyibí n'est plus que l'ombre de ce qu'il était. Le teint cireux, le visage décharné, les vêtements sales et déchirés. Il a manifestement perdu son oud, sa tenue de soie, sa calotte. Il supplie le PJ de l'aider, il pleure son instrument perdu, son talent mort, il veut absolument les retrouver et redevenir l'homme qu'il était.
Une discussion plus calme avec Muhammad permet d'apprendre son histoire de ces derniers temps. Avant de se rendre au palais pour proposer ses services de musicien au calife, il a fait montre de son art devant l'un des seigneurs proches du vizir ; au cours de cette fête, il s'est laissé aller à une sorte de joute musicale, avec une courtisane particulièrement virtuose. Surpassé par le talent de la jeune femme, il lui a cédé son instrument et ses vêtements, récompense du défi. Et, depuis lors, il dépérit, ses mains ont perdu toute agilité, sa voix s'éraille. Il doit retrouver la courtisane et lui reprendre ce qu'il n'aurait jamais dû lui donner. S'il faut prévoir une compensation, alors il s'engage à la verser aux PJ une fois son art retrouvé.
Les PJ sont libres d'accepter ou pas. Après tout, ils ne doivent rien à cet homme. S'ils n'ont pas de fibre artistique, s'ils n'éprouvent pas de compassion pour ce musicien déchu, alors l'histoire s'arrête là.
Mais s'ils décident de lui venir en aide, une surprise les attend.
Où l'on recherche une courtisane perdueUne surprise car la courtisane en question, Yasminah, semble avoir disparu de Cordoue. Elle a délaissé jusqu'à ces princes qui la couvraient de soie et de pierres précieuses.
Laissons les PJ la rechercher, découvrir les splendeurs de la ville et ses recoins plus sombres. Ils ne trouveront pas Yasminah en ville, puisqu'elle n'y est plus.
Mais s'ils prennent la peine d'interroger les gardes des portes, ils peuvent apprendre qu'une femme a quitté la ville, voici quelque temps, qui correspond à la description de Yasminah, transportant un oud de toute beauté, effrontée, la tête vêtue de ce qui ressemble beaucoup à la calotte que portait Muhammad el Tuyibí !
[La précision de ce « quelque temps » est laissé à la discrétion du MJ. La piste ne doit être ni trop fraîche, ni trop ancienne.]
Il apparaît que Yasminah a pris la route de Séville. Si les PJ l'y suivent, ils la retrouveront, mais la tâche sera un peu ardue. Il sera bien difficile, en effet, de la trouver en cherchant une belle jeune femme jouant de l'oud et ravissant son auditoire. Et pour cause ! Yasminah n'est plus, quand les PJ la retrouvent, qu'une sorte de souillon, au regard vide, à la voix brisée, croassant à qui veut l'entendre qu'elle était la plus adulée des chanteuses du Cordoue, la bien-aimée des princes. Certains lui font l'aumône, car, si elle n'est pas ce qu'elle dit, elle est au moins folle, et Allah ne détourne pas son regard des fous.
Quant à son oud et à ses vêtements de luxe (enfin, disons l'oud et les vêtements qu'elle avait gagnés lors de son défi contre Muhammad el Tuyibí), ne les a-t-on pas vus sur le dos d'une autre personne, qui a quitté Séville pour une autre destination ? Cette personne serait un musicien qui aurait gagné une joute musicale contre Yasminah et aura emporté ses possessions en guise de récompense.
Où le voile se lève peut-êtreLes PJ voudront peut-être réfléchir plus avant, plutôt que de se ruer sur cette nouvelle piste fuyante.
Voici les éléments qu'ils pourront trouver, et relier éventuellement les uns aux autres pour comprendre ce qui se passe.
L'oud, le costume et la calotte sont des objets d'une exceptionnelle facture. Ceux qui les ont vus de près et qui sont connaisseurs pourront l'assurer. Ils ont probablement été fabriqués à Damas, ou à Bagdad. Loin d'al-Andalus, certainement. Mais, les connaisseurs s'accordent à penser que ces objets ont été fabriqués voici bien longtemps, il y a plusieurs dizaines d'années, cent ans, peut-être même cent cinquante ans. Et, même s'ils ont été portés, utilisés, ils paraissent avoir gardé leur éclat. Ce qui ne manque pas d'étonner.
Remonter la pistes des musiciens, recouper les on-dit, les récits des voyageurs, permet de comprendre que les cas de Muhammad el Tuyibí et de Yasminah ne sont pas isolés. Des marchands ont entendu des histoires similaires en Syrie, au Magrheb, à Ispahan. Des histoires datant de l'année passée, mais aussi du temps de leurs pères, ou de leurs grands-pères. Mais la plupart n'y ont pas cru. Trop de ressemblances ici et là, pour qu'il s'agisse d'autre chose que d'un conte.
Et pourtant, les cas de Cordoue et de Séville sont bien réels.
Et tous ces cas ont des caractères bien communs, en effet. Il y est toujours question d'un musicien de talent, jouant sur un oud bien reconnaissable, et qui semble être toujours le même dans tous les cas, et portant des vêtements luxueux d'un style ancien. Le musicien défie un autre musicien, plus talentueux que lui. Le vainqueur de la joute musicale emporte les possessions du perdant. Et le musicien défait perd son talent, sa voix, sa jovialité, s'enfonçant dans le désespoir.
Peut-être les PJ finiront-ils par apprendre l'histoire de Ziryâb. Esclave affranchi, poète, musicien et chanteur de génie, il représentait le courant moderniste de l’école de Bagdad au temps du calife Haroun Al-Rashîd (que la bénédiction d'Allah soit sur lui). Jalousé par son maître Is’haq al-Mawsili, il prit la fuite et se réfugia à Cordoue en l'an 207 de l'Hégire. Il y enseigna musique et chant, et fut le premier à initier des servantes et des courtisanes à l’art du chant arabe.
Il se dit qu'Is’haq al-Mawsili mourut la haine de son élève vissée au ventre. Comment l'élève pouvait-il dépasser le maître ?
Qui sait si l'esprit d'Is’haq al-Mawsili, ivre de revanche, ne s'est pas incarné dans ce oud et cette tenue luxueuse ? Un esprit qui, depuis plus de cent cinquante années, parcourt les terres d'Islam, « voyageant » à sa manière de musicien en musicien, cherchant un porteur toujours plus talentueux et abandonnant les perdants dans le désespoir et la folie. Un esprit qui chercherait à éliminer tout musicien pouvant se réclamer, d'une manière ou d'une autre, de l'héritage de Ziryâb.
Si les PJ comprennent les clés de ce mystère, il leur revient de décider s'ils veulent agir ou pas :
- faut-il laisser l'oud d'Is’haq al-Mawsili continuer sur la voie de l'excellence ?
- Faut-il mettre fin à cette errance ? Et dans ce cas, doivent-ils se lancer à corps perdu dans la recherche de cet oud ?
A titre d'information : les cinq instruments centraux de la musique andalouse sont le duff (tambourin sur cadre), l'aloud (luth), l'al-rabâb (la vièle à cordes frottées), le bûq (à l’aspect d’un cor) et la qassaba (flûte de roseau oblique).